Vacarme 82 / Cahier

les ruines de la nostalgie. Cinq extraits

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Nous avions la nostalgie du temps où les tableaux pointillistes ressemblaient à des bouleaux en automne, plutôt que du temps où les bouleaux en automne ressemblaient à des tableaux pointillistes. Nous étions nostalgiques de la certitude que nous avions que l’oiseau qu’on entendait chanter doucement dans les arbres de la forêt en banlieue était un enregistrement, plutôt que d’être certains que ce qu’on croyait un enregistrement était en fait un oiseau. Nous étions nostalgiques du soin qu’on avait mis au réalisme des lys en polyester où nous avions glissé notre stupide nez, provoquant le parfum. Nous avions la nostalgie de la bêtise, parce que ça voulait dire que la sagesse avait peut-être de la valeur. Nous avions la nostalgie de l’imposture, parce que ça voulait dire que le réel avait peut-être de la valeur. Nous avions la nostalgie des trompe-l’œil, du plaqué or, des larmes de crocodiles, des globes de Mercator, des ronéos, de la veloutine, des signifiants désamarrés des signifiés. Nous étions nostalgiques des craquelures peintes à la main sur le marbre artificiel dans les ruines de la nostalgie.

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Dans les tableaux de la Renaissance, le temps pouvait être une construction architecturale, si bien que les scènes de la vie de la Vierge Marie étaient divisées en pièces qu’elle laissait derrière elle comme des œufs que sa vie ne cessait de briser pour sortir. Est-ce que la vie de chacun d’entre nous consiste à briser sa vie pour sortir, tentant de comprendre rétrospectivement sur un mode spatial ce que nous avons vécu ? L’architectonique correspondrait à des événements aussi minuscules que le plan sommaire du métro aux trajectoires que nous faisons, sillonnant la ville en quête d’amour, d’argent, d’affirmation, de transformation. On ne peut pas replacer le contenu d’un œuf dans un œuf brisé. Les scènes de la vie de la Vierge Marie ne se déroulaient pas sur un plan chronologique mais arrivaient simultanément, d’un coup d’un seul. Il est impossible d’idéaliser les passés que nous avons brisés pour sortir si nous ne pouvons pas nous retourner et les regarder décroître sans fin au loin. La petite Maria qui allaitait le nourrisson Jésus dans une pièce gothique avait-elle la nostalgie de la petite Maria à deux pièces gothiques de là qui lisait tranquillement son livre d’heures quand la colombe annonciatrice entra en planant dans la scène munie de son message irréversible ? Les rayons du soleil striant son cœur prédisaient l’avènement linéaire des ruines de la nostalgie.

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L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 82. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Traduit de l’anglais par Stéphane Bouquet.

Le dernier recueil de Donna Stonecipher, américaine et poète, s’intitule Model City (2015). Elle vit à Berlin. Les poèmes ici publiés sont extraits de son travail en cours sur la nostalgie.