Vacarme 83 / Cahier

la Grèce après l’espoir : en attendant le possible réflexions sur le mouvement des solidarités locales

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la Grèce après l’espoir : en attendant le possible

Trois ans après l’élection de Tsipras et l’été de la désillusion, les solidarités grecques sont objet d’analyse par l’un de leurs protagonistes. Terreau fertile, laboratoire d’expérimentation, matière à repenser notre capacité à produire des politiques adaptées à nos désirs et à nos besoins, puissance transformative d’une « sphère collective par le bas ». À l’aune de la Grèce, il s’agit de tenter de renouer avec l’espoir, même si celui-ci doit être trouvé dans les replis moins visibles de l’activisme de terrain. À celle de l’Europe, il s’agit d’identifier les outils de la transmission au-delà des expériences nationales, et de mettre des mots sur le changement social et politique à espérer.

La tragique et récente saga grecque offre un terrain fertile pour repenser les notions de politique et de pouvoir. Pour expliquer son échec, quelques truismes ont pu être conviés qui pourraient s’énoncer comme suit : « le pouvoir corrompt », « la trahison du populisme » ou « c’est un coup d’État ». Mais leur simplicité dérisoire a surtout servi à justifier des positions idéologiques, unilatérales et rigides, ou même peut-être à l’occasion à blanchir ceux qui avaient tout simplement capitulé. Ce qui s’est passé à la suite de la contestation politique en Grèce raconte d’abord une grande contradiction, celle qui oppose les institutions politiques établies (y compris à gauche) d’une part, et les désirs et mouvements populaires d’autre part. Le récit se décline différemment avec chaque soulèvement depuis 2011, des printemps arabes à Nuit Debout, puis de nouveau avec le Brexit, les élections de Trump ou de Macron, et les incertitudes des élections récentes en Allemagne. Ces discordances ont libéré des forces qui, à l’intérieur des frontières systémiques, ont certes bénéficié aux idéologies régressives, mais qui sont aussi à l’origine de grands ébranlements des pouvoirs établis, remis en cause, délégitimés, exposés à montrer au grand jour leurs maux et fragilités. Paradoxalement, cette saga a en effet marqué un retour des gens sur le terrain de la contestation qui a fissuré, parfois fait craquer même, les structures existantes de pouvoir. Autrement dit, elle a bien défini un terrain de lutte, émergeant et contesté, avec ses nouveaux entrants et ses possibilités inédites.

L’accession de Syriza au pouvoir en est un exemple paradigmatique : d’un côté la résurgence des possibilités de mobilisation populaire, de l’autre une chance — déjà manquée — de rupture radicale avec le TINA (« There is no alternative ») néolibéral. Cette occasion a nourri les espoirs et tissé la désillusion aux quatre coins de l’Europe. Mais elle a surtout mis à jour les asymétries, a. entre les structures de pouvoir politique et les protagonistes populaires en action, b. entre pouvoirs politiques et économiques. La première touche à la relation telle qu’a pu la décrire Raul Zibechi [1] entre l’État et la représentation démocratique d’une part et les sociétés mobilisées, passées à l’action, d’autre part. La seconde concerne les stratégies mises en place pour répondre à l’arsenal financier du capital globalisé (ou dans le cas qui nous occupe capté par l’Europe) qui met à sac les économies (et les moyens de subsistance) de nations, de peuples et de sociétés entières. En d’autres termes, il s’agit de la corrélation entre les pouvoirs (impérialistes) sur les démocraties et les États souverains qui les lie aux corps internationaux — comme la Troïka, le FMI, la BCE… qu’on appelle maintenant « les Institutions » ! Sur ces deux fronts, la gauche et les mouvements de contestation ont trouvé les limites de leur discours, de leurs pratiques et de leurs stratégies politiques, échouant à exploiter les premières fissures du système. Même si les conditions étaient favorables, au moins du point de vue des représentations politiques, en Grèce mais aussi dans les pays du sud de l’Europe (les PIGS), il n’y a pas eu de solidification d’un pouvoir matériel assez fort pour contrecarrer le chantage financier et initier le changement.

La résistance au pouvoir politique croisait et interagissait avec la politique de la vie quotidienne.

Dès lors que la gauche se focalisait sur une analyse essentiellement financière de la crise, elle s’enfermait dans des positions défensives, et un discours anti-austérité (ouvriériste) avec ses revendications de justice sociale. La dispute sur les structures de domination (impérialiste) a alors été réduite à des considérations sur la politique monétaire et l’euro. Ces exigences et ces objectifs, aussi justifiés soient-ils, ne rencontraient qu’en partie les sentiments, désirs et pratiques des soulèvements populaires qui ont secoué le pays. Le peuple grec a manifesté en masse en réponse à l’assaut néolibéral sur la législation sociale et la législation du travail, qui affectait évidemment leur vie. Mais il répondait aussi à la diminution de souveraineté que subissait la Grèce, et par là à celle de sa propre souveraineté comme peuple libre de décider de son futur. De fait les gens avaient développé un discours qui, même fragile, même incomplet, insistait sur la démocratie et sur leur propre exclusion de la démocratie. Ils visaient les représentants et les structures (et leur monopolisation) du pouvoir politique comme tels. Une série d’évènements tous azimuts (grèves, occupation des places, occupation des bureaux de vote) et de processus (assemblées populaires, désobéissance civile, réseaux de solidarité, coopératives autogérées) pouvaient donc être compris comme une véritable révolte du Démos contre ses Archontes [2].

le mouvement de solidarité local et le protagonisme populaire

L’intensité de la contestation populaire, de la culture combative et de l’expérimentation qui a eu lieu entre 2011 et 2015 n’a pas de précédent depuis une génération, et la chute du régime en 1974. La période se distingue par la croissance exponentielle du nombre de lieux et réseaux autogérés et participatifs issus d’initiatives et d’actions populaires. Le mouvement de solidarité est l’une des manifestations les plus nobles de cette politique culturelle émergente, qui constitue un protagonisme populaire capable à la fois de résistance politique et de changement social. Né du mouvement des places, il est la forme spécifique que le mouvement local anti-Troïka a pris lorsque les conséquences de l’austérité se sont durcies.

Actif dans tous les champs de la reproduction sociale, il a expérimenté des pratiques socio-économiques alternatives dans la santé, l’alimentation, l’éducation, l’économie solidaire et coopérative, la solidarité avec les réfugiés, les monnaies secondaires, la culture entre autres. C’est aussi l’expression d’une société qui tient, et se dresse contre les diktats des « mémorandum » avec leurs effets sur l’exclusion financière, sociale et politique, mais surtout qui fait l’expérience de ses facultés à construire des réponses et des structures collectives.

La résistance au pouvoir politique croisait et interagissait avec la politique de la vie quotidienne. Son ouverture à tous, son horizontalité, son caractère participatif ont permis au mouvement de solidarité de nouer au cœur de ses pratiques le mécontentement populaire, les nécessités sociales et le désir d’agir, de résister et de créer. Il a ouvert un terrain d’expérimentation dont les qualités transversales lui ont permis de jouer un rôle dans les contradictions entre les institutions politiques et l’indignation sociale, venant interagir avec des affiliations politiques établies certes, mais à bout de souffle. Ses paradigmes tangibles d’organisation et de soutien ont été critiques pour la renégociation (et l’évolution) de convictions, de relations et de perceptions politiques. L’insistance sur l’autonomie et l’égalité, les services gratuits et mutualisés, la participation à la décision et la pratique de la solidarité ont eu des effets constitutifs. Le mouvement a permis la découverte et l’impulsion de ressources sociales discrètes et d’une intelligence collective qui, en forgeant des pratiques nouvelles, ont rafraîchi et étendu le vocabulaire de la résistance et les processus de participation démocratique. En ce sens, au-delà même du filet de sécurité tendu aux victimes d’une paupérisation brutale, le mouvement solidaire a établi des espaces et des rituels d’autonomisation tant personnels que sociaux. Chaque structure de solidarité a joué le rôle d’incubateur de relations sociales et de réponses collectives inédites. Comme intersection entre le personnel et le communal, le social et le politique. Comme un nœud au cœur des réseaux autogérés là même où se déchirait un tissu social fragilisé. Faisant dès lors advenir une nouvelle sphère de l’action politique.

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 83. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Christos Giovanopoulos est activiste, auteur et éditeur grec. Il est membre notamment de Komvos for Social Economy, empowerment and Innovation.

Traduit de l’anglais par Laure Vermeersch. Photo : Guerre des paysages de Dimitris Alexakis.

Notes

[1Dispersing power : Social states as antidate forces, Raul Zibechi, AK Press, 2010.

[2L’antithèse politique majeure de l’époque est celle des « gens » contre les « élites établies ». Ce cadre est destiné à rester hégémonique tant qu’une nouvelle unité organique ne se sera pas établie entre les structures de la représentation et la société civile. Il en sera question plus loin, mais d’ici là quiconque parvient à exprimer les intérêts, et les pratiques des « gens en révolte » contre ceux qu’il définira comme les « élites » pourra colorer les processus politiques du moment et aspirer au pouvoir.