donner les clés

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donner les clés

Entrer vraiment dans un pays, y avancer sa vie, est une entreprise dont la durée ne se mesure pas et n’est pas conforme à l’intégration planifiée par l’État. Accueillir s’inscrit alors dans un temps long, patient et constant, dont l’inconditionnalité est un choix politique.

« Les “personnes déplacées”, les exilés, les déportés, les expulsés, les déracinés, les nomades ont en commun deux soupirs, deux nostalgies : leurs morts et leur langue.
— Jacques Derrida, De l’Hospitalité.

« Cet étranger, prince, est homme de bien. Ses malheurs ont ruiné entièrement sa vie ; ils lui donnent le droit d’être secouru. »
— Sophocle, Œdipe à Colone

J’ai longtemps pensé que ce que j’ai entrepris à partir de 2009, et là je ne trouve pas la bonne préposition : pour, avec, à fdestination de, envers les étrangers était trop singulier, trop bizarre, trop obscur, pour qu’il y ait un intérêt à le décrire.

J’ai donc publié périodiquement ici dans Vacarme des textes empathiques et sensibles qui tentaient de faire entendre la voix de ceux que j’apprenais à connaître, me permettaient de déposer quelque chose du fardeau transmis et de reprendre pied, tous les trois mois, dans l’univers dont je m’éloignais sans cesse : là où la langue française fonctionnait à plein régime, où des formes d’intelligence, de critique, de culture et d’éclairage du monde qui m’avaient irriguée demeuraient stables. Dans le premier de ces textes avait été publiée une photo de Samir quelques mois après son arrivée en France, posant au bord du bassin de la Villette : quand je lui donnai la revue, il la mit dans la poche poitrine de sa veste en disant que cela serait sur son cœur pour la vie. Six ans plus tard, une après-midi de l’été dernier, je lui montrais des numéros de Vacarme en lui indiquant le S. de son nom : tu vois, c’est toi, j’ai essayé de faire comprendre aux Français ce qui vous arrive, avec des choses que tu m’as racontées. Nous avons ressenti à ce moment-là une satisfaction commune à l’idée de ce qui reposait dans ces pages, stable, à jamais à l’abri des tourments et du chaos.

En dehors de ces fragments, les aventures de Samir dépassaient la fiction, et les miennes se passaient de mots.

commencements

Au début de 2010, les jeunes gens afghans que je rencontrais étaient complètement neufs sur le territoire, sans modèle, sans communauté qui les avait précédés, sans lien, pas même le cousin d’un cousin, rien du pays natal ne s’incarnait ici. C’est pourquoi, dans les zones de rencontre, des liens importants se sont tissés : solidaires d’abord, puis amicaux et parfois familiaux — adoptions, mariages. L’immigration afghane n’existant pas, ne renvoyant à aucune représentation, en dehors des cercles informés on les prenait pour des Arabes ou des Sud-Américains. Lorsqu’ils corrigeaient : non, Afghan, l’interlocuteur était presque toujours effrayé — depuis 2001, l’imagerie de l’Afghanistan c’était Ben Laden, Talibans, armée, guerre guerre et guerre. Mais c’était aussi bien plus, chacun n’avait-il pas son Afghanistan intérieur ? Cet imaginaire fabuleux eut sa part dans l’accueil assuré alors essentiellement par des collectifs de riverains du 10e arrondissement, choqués par la présence des camps sur le canal Saint-Martin, entre Jaurès et Louis-Blanc — un accueil qui a duré. La première association parisienne qui prit l’initiative d’enseigner bénévolement le français aux demandeurs d’asile, Français Langue d’Accueil, est née là.

J’avançais moi aussi sans milieu et sans repères, nous allions échanger nos ressources, et c’est cela qui fonderait le commun.

Je n’étais pas de ces quartiers, je mettais presque une heure en bus et en métro pour venir de banlieue. J’étais là par hasard, au gré de quelques facteurs : crise de 2008, chômage, étouffement progressif du milieu des années Sarkozy, désir de donner de mon temps libéré à des gens exilés, bilan de compétences Pôle Emploi, conclusion de la conseillère : et pourquoi vous ne donneriez pas des cours de français aux étrangers ? Je serai bénévole.

Dans ma profession précédente, j’avais acquis un savoir-faire qui m’était grassement payé, mais dont la superficialité était extrême : j’aidais des sociétés ultra-capitalistes à mieux vendre leurs nouveaux produits. Mon usage sophistiqué du discours à destination du marché était déjà un déclassement symbolique par rapport au riche avenir intellectuel auquel j’étais promise et m’étais bizarrement dérobée. À présent, j’entrais sur le chemin d’un nouveau déclassement, économique cette fois-ci (j’allais chuter de chômage à RSA), et professionnel lorsque je me retrouverai dans la nécessité d’exercer le métier de formatrice fle, employée lambda et sous-payée dans des organismes de formation véreux. Pour supporter ces glissements de terrain, il allait falloir faire preuve de beaucoup d’invention, et beaucoup partager avec ces gens vers qui je me dirigeais obscurément. J’avançais moi aussi sans milieu et sans repères, nous allions échanger nos ressources, et c’est cela qui fonderait le commun. Ils avaient besoin de moi et j’avais besoin d’eux.

À bien des égards, nous nous aiderions mutuellement à tenir le coup. (Quand après quelques années je laisserai brutalement ma dernière stabilité, mon mariage, ma maison, notre chère existence commune, c’est encore eux qui me soutiendront, c’est avec eux que je recréerai petit à petit une vie habitable).

Quelles solidarités ai-je rencontrées ? Au début un lieu public, l’Antenne Jeunes Flandre au 145 bis avenue de Flandre dans le 19e arrondissement, ouvert aux jeunes Parisiens jusqu’à 25 ans. Les cours de français ont commencé là, l’endroit est soudain devenu un refuge, il neigea les deux premiers hivers, le soir on essayait de caser ceux qui n’avaient pas de toit avant de descendre le rideau de fer, j’arrivais le matin avec du café et des biscuits. C’est l’endroit où on était sûr de se retrouver, quand on ne voyait pas quelqu’un pendant plusieurs jours on s’inquiétait. Mystérieusement la popularité des cours de français s’étendit aux Bangladais, aux Tchétchènes, aux Népalais, aux Guinéens, aux Mauritaniens, aux Tibétains, aux Ukrainiens, aux Algériens… Cette fréquentation intense bouleversa le lieu puis le mit en crise : après deux ans l’équipe qui y travaillait a explosé, épuisée par l’accueil inconditionnel et un mauvais management. Tant que cela a duré, cependant, l’hospitalité y fut grande. L’association Kolone a été fondée là, par deux salariés de l’Antenne et moi-même ; ils ont quitté leurs fonctions, nous sommes tous partis, ils sont restés jusqu’à aujourd’hui membres du Bureau. Après notre départ, l’Antenne Jeunes continua d’abriter l’ADJIE, collectif de défense des mineurs isolés, pendant deux ou trois ans. Les jeunes Africains de l’Ouest débarquaient en France avec l’adresse dans leur poche.

rencontres

Lorsque je suis partie, j’étais devenue Kolone, et cette incarnation était un poids qui me faisait souffrir. Les autres membres fondateurs étaient physiquement loin, ils avaient éprouvé le besoin de passer à autre chose, reconstruisaient leur vie professionnelle. De mon côté j’étais bien trop engagée dans cette histoire pour faire machine arrière. J’étais désormais accueillie dans une Pépinière pour les projets associatifs du 19e, deux rues plus loin. Cette élection dans des politiques publiques territoriales serait toujours une tension, car Kolone ne tiendrait jamais compte de l’adresse ou de la domiciliation de ceux qui lui arrivent. Leur mouvance, la variété de leurs situations et de leurs besoins, exigent une analyse, une intelligence rapide et une réactivité souple, qui s’articule mal avec le zonage administratif et le calendrier des Projets de Ville, CUCS, PLIE, QPV etc — impossible pourtant de ne pas jouer le jeu. L’argent public était alors la principale issue.

J’avais donc là un petit bureau aveugle trois jours dans la semaine, j’y apprenais le métier de dirigeant d’association. Les étrangers défilaient dans ma minuscule pièce pour ceci et pour cela. Une propension naturelle à me laisser déranger, grand défaut et grande qualité, m’a souvent ralentie, mais seul le temps perdu sans compter m’a permis d’être où je suis, à leurs côtés — je souffrais peu de l’exiguïté et des murs aveugles, de l’absence de lumière du jour, car ce qu’on m’y confiait m’envoyait aux quatre coins du monde, continents inconnus, visages des disparus, fragments de bonheur, voyages périlleux, cauchemars, angoisse du lendemain. Tout ce que j’ai appris sur l’exil, sur les pays, sur la façon de s’en sortir ici de telle ou telle communauté, ne vient que de là. Je ne lisais pas, je me documentais peu, les étrangers me fatiguaient bien assez au quotidien. Après leur départ, la petite pièce était souvent un bloc de sueurs épicées. Quelle langue avions-nous donc parlé ? me demandais-je parfois. J’avais appris à pratiquer une sorte de langage sans langue, pauvre en vocabulaire, riche en expressivité, une corde tendue dans l’obscurité, où des lueurs soudaines suscitaient de grandes satisfactions.

Je revendique d’avoir connu leurs existences et leurs pays ainsi, de façon fragmentaire, lente, par à-coups, avec des erreurs qui se corrigeaient lentement, des questions qui me restaient pendant des semaines, jusqu’à ce que soudain l’interprétation soit lumineuse. Je tirais des fils. Toujours un pays, une région, une minorité d’une région, une langue en fin de compte, m’arrivaient par une personne singulière, puis j’élargissais le champ. Je procédais par déduction. Je revendique de n’avoir rien voulu savoir sur eux que ce qu’eux-mêmes voulaient ou pouvaient en dire.

Je comprenais que les langues et les accents étaient chargés comme de la dynamite, particulièrement à l’intérieur d’une même frontière. Apprendre le français calmait les esprits, il y fallait de la délicatesse.

Des femmes travaillant dans des structures sociales m’ont ouvert des lieux pour les cours parce qu’elles ont été sensibles à ce qui se passait. Car à cette époque du début des années 2010, qui s’intéressait à l’apprentissage du français pour les étrangers ?

C’est une activité peu considérée. Dans le monde associatif on y trouvait des retraitées, des étudiantes, souvent elles-mêmes étrangères, des femmes entre deux âges en reconversion professionnelle, oscillant entre l’enthousiasme et l’angoisse de retrouver un emploi dans les meilleurs délais ; dans le monde professionnel c’était des formatrices et quelques formateurs fatigué·es, mal payé·es, parfois échoué·es d’un âge d’or de grandes associations nationales qui avaient mis la clef sous la porte ou allaient le faire. Les ambitieux et ambitieuses s’éloignaient du terrain pour concevoir et piloter des programmes financés par la Région, on les retrouvait dans des assemblées et des colloques répétitifs où ils se félicitaient de l’excellence de leurs dispositifs et vendaient chères leurs prestations d’ingénierie ou de formation, évoquant les subtilités de la didactique à mettre en œuvre avec ces étrangers pauvres qu’ils s’étaient arrangés pour ne plus voir. Au début je gobais tout. Puis je compris que là comme ailleurs c’était précarité ou position de pouvoir. Je passais donc beaucoup plus de temps avec mes amis étrangers.

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