Claire confusion

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Quelle histoire instructive ! Voilà deux personnes qui flirtent (on efface ici toutes attributions de genre, toujours douteuses et modifiables). Deux adultes, en pleine possession de leurs droits et de leurs consciences. L’un est le professeur de l’autre et l’autre, par conséquent, son étudiant. Ils flirtent c’est-à-dire s’amadouent, se donnent de gentils noms, en paroles et en mails, se caressent un peu. Sur le plan du sexe et du sentiment ça ne va pas plus loin.

L’étudiant obtient son diplôme, il peut donc chercher du travail. Au bout de deux ans rien n’a encore abouti (les postes universitaires en littérature se font rares en ces temps managériaux). Il juge alors que son partenaire de flirt a dû saboter ses candidatures. Il décide de lui faire un procès pour l’avoir successivement séduit puis empêché de partir pour une carrière (entre temps, heureusement, il a trouvé deux emplois temporaires).

Le procès a lieu. L’accusé est reconnu coupable de harcèlement sexuel ayant paralysé l’autonomie du plaignant (dont on accepte donc la version tout en récusant les supposés certificats médicaux fournis). Il est suspendu pour un an de sa fonction. Tout cela doit rester entre les parties et l’université à travers laquelle le procès a été instruit. Mais le plaignant s’estime lésé par un si mince verdict. Il alerte la presse, apporte ses propres informations et menace l’université d’un nouveau procès (il réclamerait des millions, dit l‘université).

Entre temps un large groupe de collègues et amis de l’accusé s’était ému dans une lettre publique de la disproportion entre le remue-ménage judiciaire (de plusieurs mois, et au résultat bien fragile) et le caractère bénin des faits. On invoquait aussi la notoriété de l’accusé – non pas à sa décharge mais comme une attestation de sa conduite professionnelle et sociale depuis environ 30 années. On y précisait qu’on serait néanmoins tout autant choqué à propos de toute autre personne (curieusement, cette précision a sauté dans la version plus tard publiée de la lettre).

C’est à ce point que tout se corse – si ce n’était déjà bien corsé : il est temps de dévoiler que l’accusé est une femme, le plaignant un homme – chacun.e homosexuel.le (distinctions sujettes à élaborations, sans doute, mais il faut bien clarifier). La conclusion s’impose : quand une femme est accusée, les féministes – femmes et hommes – la défendent. Quand c’est un homme, il est couvert d’opprobre – par femmes et hommes. La presse s’enflamme des deux côtés de l’Atlantique (au moins). L’accusée récuse les allégations du plaignant – on se demande à quoi donc ont servi dix mois de procès et de confidentialité.

Conclusion : 1) sans autres preuves que des scènes sans témoins et des expressions d’états d’âme, un verdict est porté. 2) sans autre preuve que la présence de féministes dans les signataires (on oublie les autres – dont j’avoue faire partie) un verdict d’opinion est porté à la charge des femmes engagées dans « MeToo # ».

On juge à tour de bras là où il n’y a que parole contre parole, opinion contre opinion. Il se produit une étourdissante confusion du
subjectif et de l’objectif, comme du personnel et de l’institutionnel. Du vécu et du judiciaire. De l’impression et de l’information. Du préjugé et du jugé.

Mais cette confusion engendre un frémissement d’aise qui parcourt rangs et réseaux : quel beau jeu de massacre, les féministes qui se piègent, la corporation académique qui bat le rappel et surtout, surtout, la fleurette mise sous haute surveillance. Défendons tou.te.s contre tou.te.s et la bluette contre elle-même. Défendons les esprits sensibles contre les séductions les plus légères. Du clin d’œil au viol, la conséquence est bonne, comme elle l’est du professeur au harceleur et de l’étudiant à l’esclave.

De la confusion naît la clarté : comme il est bon d’avoir du monde une vision nette, ordonnée, structurée de partages précis et d’attributions définies. De discerner sans hésiter le bien du mal et vice-versa. De pouvoir corriger le moindre écart. D’être absolument sérieux et infiniment vigilant. Comme on se sent bien dans ce monde exact, où chaque chose et chaque personne est à sa place et à son rôle !

Qui donc disait que ce monde est complexe ?

Post-scriptum

Note additionnelle : depuis quelques années on observe une modification des codes de la politesse, de la courtoisie et de l’amabilité. « Cordialement » s’est substitué à « meilleurs sentiments » et « love » à « amicalement ». On s’embrasse aussi beaucoup plus et de préférence « très fort ». Pour peu qu’on veuille agrémenter les codes de quelques raffinements l’amabilité peut se rapprocher de l’effusion. Inversement, l’expression de l’affection peut se sentir menacée de tiédeur si elle ne se fait pas plus ardente. C’est interminable et confusionant si on me passe le mot. Et ne parlons pas de l’usage humoristique ou délibérément parodique des hyperboles du sentiment ! De peur de ne plus rien sentir on veut sentir plus intensément. Mais quand on est sérieux et clairvoyant, on exige une langue châtiée – n’est-ce pas mes biens chères sœurs et mes bien chers frères ?

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