A Queer Money

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Dans l’affaire Ronell/Reitman qui défraie la chronique aussi bien en France aujourd’hui qu’aux États-Unis, on aura voulu voir un entrecroisement ou un chiasme entre #MeToo défendu par les féministes et la mise en cause d’une féministe accusée de harcèlement sexuel. Mais le leurre de cet entrecroisement est aussi flagrant que celui de la fausse monnaie qui circule comme vraie.

Dans le conte de Baudelaire La fausse monnaie, traduit en anglais par The Counterfeit Money - mais on dit aussi bien aux États-Unis The Queer Money -, on ne sait jamais si la pièce de monnaie offerte au mendiant par l’ami du narrateur est vraie ou fausse. Étant donné que l’offrande de l’ami est plus importante que celle du narrateur, on peut penser que l’ami dit que la pièce est fausse pour se dédouaner auprès du narrateur de sa prodigalité et de l’ascendant que celle-ci lui octroierait. Mais le narrateur peut aussi penser que si la pièce est fausse tout en circulant comme vraie, elle pourra être pour le mendiant le germe d’une richesse de quelques jours.

On mendie souvent l’amour lorsqu’on ne s’aime pas suffisamment soi-même et à défaut d’amour un objet de substitution. Dans l’attente d’affection, les paroles de l’autre peuvent être sur-investies au-delà de la portée qu’elles ont pour celui ou celle qui les prononce. Le degré de besoin et le degré de croyance sont infiniment variables. Tout comme les mots d’amour prononcés peuvent être fonction du désir supposé de l’autre pour s’attirer ses faveurs.

« Il n’est pas de plaisir plus doux que de surprendre un homme en lui donnant plus qu’il n’espère » s’accorde à dire le narrateur du conte et son ami. Si on considère les échanges amicaux ou amoureux qui nous sont rapportés de part et d’autre : Avital Ronell « my most adored one », « Sweet cuddly Baby », « cocker spaniel », « my astoundly and beautiful Nimrod » et Nimrod Reitman : « Avital, beloved and special one, I don’t know how I would have survived without you », « My joy, my miracle », « sending you infinite love and devotion », on peut se demander si, dans cet échange entre une femme queer et un homme gay, Avital Ronell pouvait éprouver le doux plaisir d’une offrande inespérée, mais la surenchère du récipiendaire qui en fait une question de vie et de mort - and seems to feel queer all over - s’avère alarmante si elle ne ressortit pas de l’ordre du faux monnayage du langage comme dans le conte de Baudelaire.

Dans l’économie libidinale qui est en jeu dans tout échange - verbal, écrit, avec les images et fantasmes de désir qu’ils peuvent susciter - une pulsion de pouvoir est toujours à l’œuvre de part et d’autre, qu’on en soit conscient ou non, et ses effets psychiques sont à la mesure du degré d’adhésion, de croyance ou de soumission auquel on est disposé à se prêter. Le degré de liberté que nous acquérons tient à la vigilance quant au pouvoir que l’autre peut exercer sur soi comme à celui que je puis être tenté d’avoir sur l’autre. Peut-on parler de responsabilité, et de quelle responsabilité (psychique ? morale ? civile ?) par rapport aux effets sur l’autre des propos que je peux tenir ? Avital Ronell a elle-même écrit sur ce sujet des pages remarquables, tout comme sur le savoir et la bêtise qui peuvent se donner le change (Stupidity, 2000). Aurait-elle sous-estimé l’effet de ses propos amicaux ou amoureux en les situant, comme elle l’exprime, dans un échange queer, (c’est-à-dire qui dérange, bouleverse les conventions) avec un homme gay ? Ou aurait-elle manqué de voir, autrement qu’en code queer, dans la surenchère des propos de Nimrod Reitman, le degré d’assujettissement qui pouvait ne pas être simplement de l’ordre de la complaisance et susceptible d’un retournement en cruauté lorsqu’il parlera plus tard d’elle comme “witch, evil, monster”, en se faisant alors l’objet d’un autre pouvoir s’exerçant sur lui et auquel il aura aliéné sa liberté. Mais les troubles de l’assujettissement, hélas si répandus, qui tiennent à l’histoire personnelle, ne sont pas (pourraient-ils l’être ?) judiciairement appréhendables.

Dans la plainte de harcèlement sexuel déposée par Nimrod Reitman, il faut supposer que l’auteur ait cru en la virtualité de rapports sexuels entre une femme lesbienne et lui, homosexuel. Ce qui aurait mis en cause sa croyance en sa propre orientation sexuelle. Que cette possibilité ait imaginairement persisté en dépit de la réalité - les enquêteurs n’ont rien trouvé qui puisse étayer une quelconque agression sexuelle - rendrait compte de la substitution recherchée dans le “dédommagement “, selon la phantomaticité fétichiste qui hante toute l’économie capitaliste en tirant jouissance d’une contrefaçon de l’objet du désir. Ce secret structure toute l’histoire comme le secret qui fait tenir le conte de Baudelaire. On ne peut exclure que l’assomption queer d’Avital Ronell ait contribué , volontairement ou involontairement, à mettre en lumière cet autre chiasme entre l’économie libidinale et l’économie libérale et, qui plus est, à contrecarrer une grave tendance actuelle qui incrimine la littérature, comme ce que vient de faire récemment Nancy Huston, dans Libération, à propos de l’œuvre de Pierre Klossowski, au titre de ce qu’elle peut suggérer. Méfions-nous de tout ce qui tend à transformer Éros en Thanatos, où même les duplicités ordinaires de l’amour, parfois cruelles, se muent en amour de la cruauté.

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