Vacarme 85 / Ouverture

Une histoire à cœur ouvert Entretien avec Leyla Dakhli

Une histoire à cœur ouvert

Un jardin, puis chacun derrière un écran, et enfin à l’aéroport : trois lieux pour trois moments de rencontre. Il ne pouvait sans doute en être autrement pour discuter avec une historienne qui a fait des circulations des idées et donc des hommes et des femmes, ses sujets depuis près de vingt ans. Jérusalem, Damas, Beyrouth, Tunis, Le Caire ne sont plus ici des points, mais des lignes auxquelles on s’accroche et qui s’entrelacent, là et là-bas, avant et maintenant, le fil toujours tendu pour que la connaissance ne perde jamais de vue la chair qui la constitue.

Depuis vos débuts d’historienne, votre travail était géographiquement centré sur l’espace syrien et libanais, et, chronologiquement, sur les années courant de la révolution dite de 1908 [1] aux années 1940. Or, à partir de la fin 2011, vous faites paraître des travaux sur la révolution tunisienne. On a ainsi l’impression que vous avez été littéralement saisie par ces événements et qu’il s’est produit un ébranlement. En quoi ceux-ci vous ont-ils enjoint à écrire ?

J’ai été littéralement percutée. J’avais alors décidé d’arrêter de faire de la recherche et j’étais en vacances avec ma famille dans le sud de la Tunisie à la fin de l’année 2010. Il y avait des rumeurs de routes bloquées, mais on en savait moins que ceux qui étaient à l’extérieur. En rentrant à Tunis, on a vu que des verrous avaient sauté. Puis quand je suis revenue en France, j’ai ouvert un compte Facebook et j’ai recréé de nouveaux liens avec la Tunisie que j’avais quittée à l’âge de dix-sept ans, après le baccalauréat. L’envie d’écrire n’est pas venue tout de suite. Sur le moment, c’est la militante qui s’est réveillée. Je suis arrivée en France, l’année de la Guerre du Golfe, et je me suis d’emblée emparée de la possibilité, toute nouvelle pour moi, d’aller manifester. Plus tard, au milieu des années 1990, j’ai commencé à militer avec les chômeurs, le mouvement dit des « sans », j’ai monté avec d’autres un syndicat SUD à l’École normale supérieure, puis j’ai participé à la création d’un groupe altermondialiste qu’on avait appelé Aarrg ! pour Apprentis agitateurs pour un réseau de résistance globale ; cela m’a conduit à manifester aux grands sommets comme celui de Gênes en 2001. Mais depuis 2005, avec la naissance de mes enfants et parce que j’avais du mal à trouver ma place dans les luttes en cours, j’avais levé le pied. Aussi, en décembre 2011, lorsque la révolution a commencé en Tunisie s’est posée la question suivante pour moi : comment font les gens pour s’emparer de la rue tunisienne ? Car, à mes yeux, jusqu’alors, c’était un lieu interdit. Dans mes souvenirs d’enfant, seuls les militants des droits de l’homme manifestaient… et se faisaient invariablement tabasser ! J’avais aussi quelques souvenirs des révoltes de 1984 contre la montée des prix du pain, des souvenirs confus de couvre-feu et de peurs. J’étais donc très émue de voir les événements prendre de l’ampleur. Avec les réseaux sociaux, on a vu petit à petit les gens se découvrir — comme on découvre des cartes. J’ai eu pour une fois l’impression que j’avais une compréhension des choses que je pouvais utiliser. Grâce au petit savoir que j’avais acquis en participant à la création d’un outil de traduction collaborative (tlhub.org), grâce aussi à mon observation des milieux des médias alternatifs militants lors de mon séjour à New York en 2002, je pouvais faire un usage un peu fin des réseaux sociaux. J’ai tout de suite commencé à prendre des notes dans des petits carnets comme j’en ai eu toujours l’habitude. Et ce n’est qu’à l’invitation de la revue Le Mouvement social que je me suis décidée à écrire. Ils m’ont commandé une chronique. Peu de temps après, il y a eu le soulèvement populaire en Syrie. C’était aussi un peu mon pays, un pays que je m’étais choisi. Assez vite, des amis, des proches m’ont informée de ce qui se passait - je les ai vus débarquer en Europe les uns après les autres quelque temps plus tard… Il y avait un enthousiasme et des discussions, via Internet, continues. Continues aussi car elles étaient la poursuite de celles de nos enfances passées sous des dictatures.

« L'engagement consiste de manière obstinée à laisser ouvert ce qui l'était, à démontrer sans cesse que cette ouverture était là, et à essayer de comprendre ce qui a fait que cela s'est fermé. »

Vous écrivez que « l’engagement ne nous fait pas renoncer à notre science ». Vous avez ainsi appelé à soutenir les Syriens qui se sont soulevés contre le régime de Bachar el-Assad. Comment arrivez-vous à tenir cette ligne ? Comment avez-vous articulé cela avec votre métier d’historienne ?

Il est certain qu’il faut tenir ! Je peux dire les choses aussi simplement que cela : produire un travail sérieux sur la Syrie, c’est prendre position pour les Syriens qui se sont soulevés contre le régime. Il est tellement facile de dire quand on est savant que tout était déjà là, que cette révolution n’en a jamais été une. L’engagement consiste de manière obstinée à laisser ouvert ce qui l’était, à démontrer sans cesse que cette ouverture était là, et à essayer de comprendre ce qui a fait que cela s’est fermé. Cela ne veut pas dire qu’il faut être béatement optimiste, mais cela relève d’une forme d’espoir : si cela est advenu une fois, cela peut se produire de nouveau. Le surgissement des révolutions reste un objet historique presque miraculeux. Évidemment il n’en est rien, mais cette impression de miracle est intéressante à comprendre et à décrypter. Il faut surtout résister aux discours qui replient tout. C’est vrai que sur la Syrie, la force de la prophétie autoréalisatrice du régime a été puissante. Si on reprend les discours de Bachar el-Assad dès le début du soulèvement, on voit bien comment il a construit une lecture des événements qui a fini par s’imposer grâce à un certain nombre de tonnes d’explosifs et d’alliances diverses et variées. C’est important à garder en mémoire afin de résister à cette logique et à ce rabattement idéologique. Il importe aussi de rendre justice à ceux qui se sont battus, qui sont morts, qui sont partis et pour cela continuer à écrire l’histoire de cet épisode, dont la mémoire et l’histoire ne doivent pas être seulement celle d’un échec. L’échec n’est peut-être pas même la question. Même si c’en est un, il ne faut pas en faire quelque chose d’inutile, une micro-parenthèse dans un Moyen-Orient gouverné par les intérêts et la violence extrême. Il convient de raconter d’autres manières d’habiter ce territoire et d’autres manières de les vivre. Il convient de redonner aux soulèvements leur rationalité, leur raison d’être. Je ne vois pas là d’incompatibilité avec la démarche historienne : il n’y a pas de raison d’aller chercher une autre dénomination, sous prétexte que celle-ci serait militante. Je crois que quand on fait de l’histoire aujourd’hui, la notion d’engagement n’est en rien un repoussoir, elle est un aiguillon pour produire une recherche et un récit qui puisse rompre avec les réductionnismes de toutes sortes, qu’ils soient idéologiques, géopolitiques, économiques. C’est ce que m’ont appris des historiens comme Edward. P. Thompson ou Michelle Perrot. Et cela va bien au-delà de l’histoire : sans le cadre des recherches contemporaines sur des sujets comme la migration, sans les militants, on ne saurait rien ou presque ! Enfin, je n’ai jamais aimé écrire l’histoire en fermant le raisonnement et en le considérant comme clos. Ce temps présent m’a permis de comprendre ce que je cherchais lorsque j’avais travaillé sur la révolution de 1908 dans l’Empire ottoman. On a toujours des périodisations et des catégorisations qui sont des réponses érudites à des ignorances absolues, à savoir tout ce qui se joue dans la fragilité de ces instants. Quand je suis partie de Tunis le 4 janvier 2011, mon père disait « il ne va plus rien se passer, la rentrée universitaire a eu lieu et personne n’a bougé ». Selon lui, c’était fini. Or, cela s’est nourri d’autres choses ; c’est passé par d’autres canaux. Les universités n’étaient plus le bon lieu d’observation. Il fallait regarder sur les smartphones, lire les post. Et ce sont ces images et ces commentaires qui ont gagné les quartiers populaires, puis les universités. Ce type de micro-observations m’a fait penser qu’il fallait refaire de l’histoire en étant très attentive à ces toutes petites dynamiques, à tous les chemins qui ne mènent pas forcément quelque part, mais qui restent inscrits dans l’histoire des mouvements sociaux et des révoltes en particulier. Fondamentalement, tout ceci me remue. Je ne fais pas exprès. Et je suis en permanence en lutte avec l’idée de « devenir une professionnelle » : il me faudrait alors me mettre à écrire froidement, à me tenir en retrait. Je revendique la distance telle que l’historien italien Carlo Ginzburg a pu la définir, une distance qui rend justice, qui aide à trouver des mots pour dire ce qui est juste, au plus juste des choses qui doivent nous faire bouger parce qu’ils produisent ce que Ginzburg appelle estrangement, ici une forme de décalage qui passe par l’écriture de l’histoire, qui introduit toujours une traduction, un déplacement, une interrogation.

Mais comment résister au rouleau compresseur géopolitique qui a pignon sur rue dans l’arène médiatique et même au sein d’une partie de l’arène académique ?

Occuper le terrain dès que possible,

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 85. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Leyla Dakhli est photographiée par Sébastien Dolidon.

Notes

[1Le sultan Adbulhamid II rétablit la Constitution suspendue quelques années auparavant et met fin à une période de censure et d’autoritarisme.