Vacarme 85 / Cahier

Portrait en pied du féminisme

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Lorsque les cocottes-minute peuvent exploser en vol, les femmes pourraient bien inventer une autre souveraineté. Celle par exemple de faire virevolter les signes, de se jouer des polysémies aux contradictions insolubles, bref de nous obliger à penser ce que nous voyons plutôt qu’à dénoter des images figées. La fabrique d’une image sophistiquée et sobre par une artiste contemporaine engagée n’est pas la fabrique d’une signalétique. De quoi réfléchir l’engagement féministe d’aujourd’hui.

« L’éveil de la raison produit le féminisme. » Énigme espagnole

l’ire : la controverse de Santander

Chez l’artiste contemporaine Pilar Albarracín, c’est souvent le monde à l’envers, et ça peut déclencher le rire du public, ou provoquer son ire. Ici, l’inversion, c’est une femme qui porte la culotte, et pas n’importe laquelle : celle d’un torero. En effet, sur une photo réalisée en 2009, et à laquelle l’artiste n’a pas donné de titre, Albarracín se met en scène dans les habits de toréador, montée sur des talons aiguilles, l’épée d’estocade pointée vers le sol, et portant sous son bras une cocotte-minute. Le format grandeur nature a fait l’objet d’un tirage limité pour les collectionneurs, et l’image connaît par ailleurs une diffusion importante sur de multiples supports de différentes natures et dimensions : magnets, cartes postales, affiches, couvertures de revue ou de catalogue, façade de musée. En général, on rit. De qui se moque-t-on ? Peut-être de personne. En tout cas pas des femmes, dirait probablement Albarracín qui déclare être féministe à qui le lui demande, et dont l’œuvre témoigne de cet engagement. Pourtant, il s’est passé une chose inattendue à l’été 2015 en Espagne : cette image, que l’on a pris l’habitude de nommer Torera, s’est trouvée au cœur d’une polémique initiée par les féministes de l’association MUJOCA (Mujeres Jóvenes de Cantabria, « Jeunes Femmes de Cantabrie »). Fait déclencheur : la couverture de Toros, une revue de tauromachie sur laquelle a été reproduite l’œuvre d’Albarracín. La revue en cause paraît une fois par an, à l’occasion des fêtes de la Saint-Jacques [Feria de Santiago] de Santander, et contient toutes les informations pratiques nécessaires aux aficionados pour pouvoir assister aux courses de taureaux qui ont lieu à cette occasion.

La presse du mois de juillet 2015 - en Espagne, en Irlande, au Chili [1] - rapporte que MUJOCA a exprimé son absolue réprobation face à cette couverture, qui constitue, selon l’association féministe dont je traduis les propos, « une grossière tentative de montrer une image modernisée et égalitaire » du monde taurin, alors que ce milieu est « traditionnellement machiste ». Sarcastiques, les féministes de Santander développent ainsi : « nous ignorons si cette image, œuvre de l’artiste Pilar Albarracín, manifeste une intention de revendiquer un rôle pour la femme dans le monde de la corrida ». Elles ciblent ensuite ce qui pose problème à leurs yeux : « cependant, grâce à la présence des chaussures à talons et à la cocotte-minute, nous pensons que la couverture perpétue certains rôles de genre, ce qui n’est pas surprenant […] vu que la place de la femme a toujours été totalement secondaire dans le milieu taurin ». Elles développent ce point en se demandant sur un mode ironique si le monde des taureaux considère que les talons aiguilles sont un accessoire indispensable à la tenue vestimentaire d’une femme, ou encore si on envisage de moderniser l’habit de lumière en remplaçant les manoletinas (ballerines que les toreros portent aux pieds) par ces chaussures à talons hauts. « Est-ce la seule manière de représenter la femme ? », interroge MUJOCA, qui insiste aussi sur la présence de la cocotte-minute, et pose la question : « peut-on comprendre la signification de la cocotte-minute autrement que comme une représentation machiste ? »

Albarracín, dans une interview à El País, déclare à propos de ces critiques : « Ça fait vingt-cinq ans que je travaille et j’ai l’habitude que mes œuvres soient parfois mal interprétées » (24 juillet 2015). Un an plus tôt, commentant la Torera, elle s’était dite intéressée par « la comparaison entre le monde taurin, l’idée de la faena, de la lutte ou du corps avec l’autre monde, c’est-à-dire celui de la femme et de son combat quotidien » [2]. Cette référence à la faena était peut-être déjà un indice : ce moment de la corrida, pendant lequel le torero fait une série de passes avec la muleta (la cape rouge), prépare le taureau à l’estocade. Or, dans l’opéra de Georges Bizet, l’ultime algarade entre Carmen et Don José a lieu en parallèle avec la faena conduite par Escamillo dans les arènes. Vécue comme l’aboutissement d’un destin, la mort de Carmen, par le couteau de Don José, suit de peu celle du taureau. En glissant Carmen dans le costume du torero, Albarracín fait échapper l’héroïne au destin, elle l’empêche de se soumettre au sacrifice que la nouvelle de Mérimée lui fait rechercher de la main de son ancien amant. Retirer l’idée de destin aux meurtres commis sur des femmes en révèle la nature criminelle.

Cela dit, tout en relevant, à la suite de l’interprétation faite par MUJOCA, que les œuvres d’art peuvent faire l’objet de contresens et que tout point de vue sur l’œuvre ne se vaut pas, Albarracín, qui, de manière significative, n’a pas donné de titre à sa photographie, n’entend pas imposer d’interprétation

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Notes

[1En Espagne : El País ; El Diario Montañés ; au Chili : Biobiochile ; en Irlande : Irish Times

[2El País, 25 mai 2014.