Vacarme 85 / Cahier

des films que personne ne prévoit entretien avec François Caillat

Maxence Voiseux est un jeune cinéaste. Au travers d’une série d’entretiens à paraître dans les prochains numéros, il sonde ce qui peut être dit du documentaire. Il interroge ainsi les termes de cette « profession » à un moment où elle change profondément et où lui-même s’apprête à l’embrasser. C’est un choix qui ne se fait pas à la légère tant il y a là une pratique qui engage souvent toute une vie, un mode d’existence et qui s’inscrit à l’intersection de plusieurs industries, de plusieurs champs, de plusieurs marchés : le cinéma, l’audiovisuel, l’art contemporain et le web, mais aussi la dramaturgie et les arts vivants. Pour le premier épisode de cette chronique « Profession documentaire », c’est avec François Caillat que la conversation s’est engagée, auteur de portraits d’intellectuels et de films-essais, impliqué dans la vie documentaire à travers des associations comme Nous sommes le documentaire, ou Addoc.

Comment le glissement des études universitaires en philosophie vers le cinéma s’est-il opéré ?

Rien de me prédestinait au cinéma. J’ai fait des études de philosophie, je ne rêvais pas d’être réalisateur, mais j’ai eu la sensation que je pouvais marier un certain nombre d’aspects de mon existence en faisant du cinéma : des éléments théoriques, qui venaient de mes études, et d’autres plus sensibles, de l’ordre du désir. Je le voyais presque comme un patchwork ou une organisation possible de multiplicité. J’avais envie d’avoir toutes les vies à la fois. Dans un monde qui spécialise les gens, qui les minimise sur un poste ou sur une activité, je l’envisageais comme une richesse !
Après mon agrégation de philosophie, j’ai commencé à enseigner puis j’ai démissionné de l’Éducation nationale. Sans savoir comment je m’y prendrais, j’ai donc démarré en autodidacte. J’ai tourné des films tout seul, en caméra Super 8 et sans budget. Aujourd’hui, je peux en parler plus tranquillement mais j’ai tout de même passé des années extrêmement difficiles pendant lesquelles personne ne m’a tendu la main. Cette persévérance m’a beaucoup servi par la suite. Je dis souvent à ceux qui veulent commencer à faire des films que la première qualité, c’est certes le talent — même si c’est un paramètre très variable — mais surtout la détermination, la pugnacité : il faut être capable de durer.

EXTRAIT Bienvenue à Bataville

« Ce soir, je pense avec fierté à mon œuvre. Je voulais façonner un homme nouveau. Une cité idéale. J’ai fait sortir une ville entière de mon cerveau. Musique ! Vous avez vu ça ! Bataville ! Une ville à mon nom ! Bata, les chaussures Bata, vous connaissez ? Je suis sûr que c’est votre marque préférée. Et bien c’est moi ! Thomas Bata, le fondateur ! C’est pour vous tous que j’ai inventé Bataville. Je l’ai fait jaillir comme ça ! Pschitt ! Au fin fond de la Lorraine ! En plein milieu d’un bois ! Vous ne voyez rien ? Ah oui c’est malheureux, il n’y a plus rien. Disparu Bataville ! Mais si vous voulez je peux vous la reconstruire, comme autre fois ! L’usine ! La cité prospère ! Allez, on y retourne ! »

Votre film Bienvenue à Bataville (2008) a engagé un budget important pour le cinéma d’auteur. Comment ce projet s’est-il construit ?

Bienvenue à Bataville est l’histoire des chaussures Bata dont l’usine, très emblématique de l’industrie française, a prospéré entre les années 1930 et 2000. C’est l’histoire d’un projet industriel paternaliste reposant sur une pseudo adhésion des salariés à l’entreprise, une sorte de « famille » dans une petite bourgade de Lorraine, où s’est installé Thomas Bata, qu’il a nommée Bataville. Dans cette petite bulle, tout le monde devait être heureux. Plutôt que de faire une critique extérieure de cette utopie patronale — ce qui me paraissait trop facile — je me suis dit que j’allais raconter cette histoire du point de vue de son fondateur. Son récit serait si extravagant que le système se démolirait de lui-même. Donc Bataville est présenté par Thomas Bata lui-même — à la manière d’un bateleur sur la place du village — qui nous vante pendant quatre-ving-dix minutes tous les mérites de son installation : son usine magnifique et fleurie, sa cité merveilleuse où vivent les employés, les sports mis à disposition de chacun, le bal du samedi, etc. Il y a ici tout pour vivre heureux ! On naît Batavillois, ou Bataman, on travaille et on meurt au même endroit. Avec ce film, je voulais dynamiter le système.

Bienvenue à Bataville (2008)

Bienvenue à Bataville est un projet collectif avec tous ses habitants. Quand j’ai cherché de l’argent pour le faire, je me rappelle avoir écrit dans ma note d’intention que je voulais tourner un documentaire en studio. Ce n’est pas une fiction, mais c’est une « mise en fiction ». Le rôle de Thomas Bata est joué par un comédien, et sa voix-off vient guider tout le récit, mais le film est tourné avec les vrais habitants de Bataville à qui je propose de rejouer leur propre rôle. Je les mets en scène à travers des lieux où ils ont travaillé, mais ce qu’ils racontent n’est pas écrit : il n’y a ni scenario, ni dialogue, ils racontent simplement ce qu’ils ont vécu. Plutôt que de faire une collection d’interviews, j’ai voulu “refabriquer” l’univers de Bataville dans toute sa splendeur. Ils revivent l’époque des années 1950-60, où ils étaient heureux dans leur bulle. Je voulais assumer le fait que tout était fabriqué. C’était un mélange de deux formes et surtout un pari un peu particulier.

Le contrat passé entre le filmeur et le filmé, entre le réalisateur et les personnes filmées, les personnages est toujours intéressant dans le documentaire. Pourquoi les gens ont-ils accepté de participer à ce film ?
Cela s’est fait par périodes successives, pendant trois années. J’ai décidé de faire ce film au moment où l’usine avait périclité. Le système s’était effondré. Ce n’était donc pas évident d’arriver pour raconter une histoire qui s’était très mal terminée. Je venais sur des plaies encore à vif. Même si mon projet était de raconter cette histoire en la démontant, en la critiquant, il fallait la remettre en selle. Peu à peu, les Batavillois se sont sentis impliqués parce qu’on refabriquait ensemble leur monde disparu. Et si, au début, j’étais moyennement bien accueilli, j’ai fini par me faire de vrais amis. Disons que le meilleur souvenir de tournage de ce documentaire est une expérience partagée, très forte, à travers le prisme du travail. Je demandais parfois un effort très technique : de longs travellings, des entrées ou des sorties de champ très précises que l’on demande normalement à des comédiens professionnels ! Certes il fallait recommencer la prise plutôt quinze fois que deux, mais ils le faisaient le mieux qu’ils pouvaient. Et à la fin, c’était beau et même parfait. Dans le travail documentaire, je crois qu’on peut tout demander aux gens à partir du moment où on leur montre qu’on est très exigeant et qu’on vise un travail de qualité. Si on a cette exigence, les gens vous donnent le meilleur d’eux-mêmes !

« Être réalisateur est d'abord une position : au carrefour de rencontres que vous allez assembler pour faire un film qui n'était pas prévu et que personne n'avait l'intention de faire. »

Les personnages jouent ici leur propre rôle, mais sous votre direction. Comprennent-ils dans quoi ils s’engagent ?

Vous soulevez un problème intrinsèque au documentaire. Trahit-on les personnages quand on fait des films sur eux, ou comme ici avec eux ?

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 85. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Cet entretien est adapté d’une émission diffusée sur Radio Campus le 25 octobre 2016.