Vacarme 85 / Cahier

le foot, terrain de jeu de l’arabité

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Indifférente aux aléas des politiques officielles et aux innombrables conflits qui jalonnent son parcours, une certaine arabité se fabrique « par le bas », à travers de multiples pratiques culturelles qui sont indéniablement populaires, tant par la nature sociale de leur public que par l’adhésion massive qu’elles suscitent. Passion par excellence des foules, le foot est-il un terrain où le monde arabe « fait équipe » pour affirmer sa cohésion régionale ?

« What has made football so uniquely effective a medium for inculcating national feelings, at all events for males, is that the … imagined community of millions seems more real as a team of 11 named people. »
— Eric Hobsbawm, Nations and Nationalism since 1780.

un « onze » difficile à construire…

Comment la passion universelle du football pourrait-elle s’ajuster au rêve unitaire arabe alors que l’essor planétaire de ce sport accompagne précisément l’universalisation du modèle de l’État-nation ? Impossible en effet d’imaginer, dans l’esprit de la citation d’Eric Hobsbawm placée en exergue de ces lignes, un « onze » idéal qui donnerait corps à cette communauté imaginée. Au contraire, les vingt-deux membres qui composent la Ligue arabe, cette organisation qui tente de construire un semblant d’existence politique, donnent le plus souvent l’impression d’appartenir à des équipes farouchement opposées l’une à l’autre ! Et il est facile également d’observer comment la plupart des régimes ne craignent pas d’attiser les rivalités et les susceptibilités locales pour gagner, à peu de frais, en popularité. Ainsi, il n’est guère besoin de remonter loin dans l’histoire de ce sport pour constater comment la vitrine officielle des très cordiales relations entre frères arabes a souvent volé en éclats sous les coups de supporters déchaînés.

La longue rivalité, en principe purement sportive, entre l’Égypte et l’Algérie en offre une des meilleures illustrations avec, en point d’orgue, les qualifications pour un précédent Mondial, celui de l’année 2010, en Afrique du Sud. Lors de la phase préliminaire, les « Pharaons » avaient obtenu un sursis à leur élimination en arrachant une victoire, au Caire, contre l’Algérie, leader de leur groupe. Préparée par de violents échanges d’insultes dans les médias officiels et sur les réseaux sociaux, la rencontre s’était tenue dans une ambiance particulièrement délétère, avec notamment des jets de pierres blessant certains joueurs algériens dans leur bus sur le chemin du stade. Dans un climat de chauvinisme exacerbé, les échauffourées entre supporters avaient dégénéré en véritables « ratonnades » à l’encontre des Algériens présents sur le sol égyptien, aux alentours du stade et jusque dans des quartiers reculés. Exactions qui, à leur tour, n’avaient pas manqué de susciter des représailles en Algérie. Oubliés les nombreux liens historiques unissant les deux pays, fers de lance du nationalisme arabe au temps de Nasser et de la lutte du FLN pour l’indépendance ! Seule demeurait une rivalité sportive acharnée, nourrie du côté des Algériens par l’amertume d’avoir déjà été privés d’une phase finale de la Coupe du monde (celle de 1990, en Italie) à cause d’un match perdu au Caire, dans un climat, là encore, marqué par de nombreux incidents notamment dans les vestiaires des équipes. Deux décennies plus tard, lorsqu’il fallut, fait rarissime, organiser un match d’appui sur terrain neutre pour départager les deux sélections qui avaient terminé leur phase préliminaire sur une égalité parfaite, c’est la capitale soudanaise qui fut retenue. Le déploiement de 15 000 policiers permit à la rencontre de se dérouler à peu près normalement malgré la présence massive de supporters galvanisés venus, tant du côté algérien qu’égyptien, à grand renfort de vols exceptionnels affrétés par des politiciens ambitieux (les deux fils du président Moubarak notamment). Cette fois-ci, les Algériens l’emportèrent, un « affront » que les Égyptiens vengèrent l’année suivante, en écartant, au terme d’un match marqué une fois de plus par de nombreuses irrégularités, leurs éternels rivaux de la finale de la Coupe d’Afrique qu’ils remportèrent eux-mêmes pour la troisième fois.

Les terrains de foot servent alors de tribune aux revendicatios des diverses minorités ethniques mais d'autres variantes sont possibles, régionales, confessionnelles, ou mêmes « nationales ».

Minée par la ferveur suscitée par les exploits des sélections censées représenter les différents États-nations, le sentiment supranational arabe l’est aussi par la capacité de ce sport, de très loin le plus populaire de la région, à fédérer d’autres formes de solidarité, cette fois au niveau infranational car les partisans de telle ou telle équipe choisissent également de faire corps sur la base d’autres liens. À côté des clivages de classe (le « populaire » Ahly contre « l’aristocratique » Zamalek au Caire par exemple), on trouve ainsi nombre d’affiliations qui se font à l’encontre du grand récit arabe. Les terrains de foot servent alors de tribune aux revendications des diverses minorités ethniques (celles des Berbères, par exemple, avec les clubs de la Jeunesse sportive kabyle et de Chabab rif al-Hoceima en Algérie et au Maroc) mais bien d’autres variantes sont possibles, régionales, confessionnelles, ou même « nationales » à l’image des équipes « palestiniennes », formées de joueurs venus des camps de la banlieue de Beyrouth et autorisées, en particulier lorsque la Résistance palestinienne était basée à Beyrouth, à participer, dans ce cadre politique, au championnat officiel du Liban.

Mohammed « Mo » Salah est un footballeur égyptien, sacré « meilleur joueur africain » en 2017. Le joueur du club de Liverpool est une icône dans son pays d’origine, mais sa notoriété s’étend au monde et jusqu’à cet immeuble new-yorkais.

Photo Adam Shoop.

pas de hors-jeu sur le terrain de la Grande Nation !

On a peine à imaginer dans ce contexte que le foot soit aussi, malgré tout, le vecteur de cette « arabité » sur laquelle se fonde le discours panarabe et pourtant !… Évoqué comme l’arène particulièrement explosive de l’exacerbation chauvine, le football algérien a pu jouer paradoxalement un rôle totalement opposé quelques décennies plus tôt, au temps de ce que l’on appelait « le onze de l’indépendance ».

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Post-scriptum

Yves Gonzalez-Quijano est observateur des mondes arabes. Il est l’auteur d’un blog Cultures et politiques arabes et d’un ouvrage sur l’Internet arabe, Arabités numériques, Actes Sud, 2012.