le narcissisme des petites différences, fléau fatal de la gauche ?

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Du haut de l’Olympe, Zeus regarde les humains et commente leurs querelles. Et comme il s’ennuie et tombe amoureux, il en engage lui‑même. Le résultat, c’est le narcissisme des petites différences qui s’épanouit librement sous le regard des Dieux dont le désir affiché est pourtant orgueilleusement la réunion des cœurs, le surgissement de véritables héros et héroïnes, le dépassement du creusement individualiste de toutes les scissions. Mais le Zeus qui s’engage dans la mêlée qui tue, c’est chacun d’entre nous, nous qui sommes de la gauche et qui souhaitons l’amour et sommes néanmoins prêts à tuer pour celui ou celle qui ne l’aime pas.

« Je refuse de voir se battre des oiseaux de la même volière  ».
— Eschyle, Les Euménides

« Il n’y a que les différences qui se ressemblent, il n’y a que les ressemblances qui diffèrent  ».
— Claude Lévi-Strauss, Le Totémisme aujourd’hui

Depuis la Révolution française, bien avant encore l’invention même de son vocable, la gauche a toujours été divisée. En France, Jean-Jacques Becker, Gilles Candar et leurs collaborateurs dans leur Histoire des gauches en France l’ont assez bien montré mais le constat pourrait être fait partout, dans les Amériques comme dans le reste de l’Europe, en Afrique comme en Asie. Ce fut longtemps la fragilité de la gauche mais aussi sa grandeur : son pluralisme démocratique, sa légitime perméabilité aux fractures mêmes des couches sociales qu’elle prétendait incarner ou représenter, sa capacité à se confronter pour de bon à des questions peut-être in fine insolubles, mais pertinentes et donnant à penser — la question de la légitimité de la violence ; la question de l’écart mais aussi de la semblance entre idéalisme et réalisme (idéal et réel relevant peut-être tous deux, en politique, d’un même régime imaginaire) ; la question de la conciliation de la vertu et de la tolérance ; la question du coût (humain, social, moral) de l’efficacité politique, c’est-à-dire celle de l’arbitrage entre une politique des effets et une politique des principes ; la question de l’État et du pouvoir en général, c’est-à-dire la question du besoin d’une instance tierce face au désir d’une simple communauté entre pairs ; la question de la conciliation de l’égalité et de la liberté ; la question de la conciliation de la défense du peuple et de la défense des minorités, etc.

Mais quelque chose s’est passé, d’autrement plus funeste, depuis la chute du mur de Berlin et le double effondrement du communisme comme de la social-démocratie qui s’en est suivi, qui est d’une tout autre nature. Nos divisions actuelles semblent venir bien moins de querelles d’idées ou de sensibilités que d’un pur et simple narcissisme des petites différences, c’est-à-dire d’une tendance générale, qui traverse tous les camps, tous les partis, toutes les sensibilités actuelles, et qui consiste, suivant les mots de Freud, « pour des groupes proches et largement semblables à surinvestir leur différence » et ainsi à nourrir des haines et des intolérances bien plus grandes à l’égard du proche que du lointain.

Ce concept freudien appliqué aux gauches d’aujourd’hui a en effet un triple mérite. D’abord, il permet de ne parler ni de « narcissisme » tout court à la manière d’un Christopher Lasch ou d’un Jean-Claude Michéa, ni de « rivalité mimétique » à la manière de René Girard. Car c’est toujours encore par narcissisme que l’on dénonce le narcissisme de l’autre (des jeunes, de l’époque, de ses rivaux), même que l’on y est déjà sensible. C’est justement cela que nomme le narcissisme des petites différences et qui, en le nommant, rend d’avance ridicule toute accusation de narcissisme ; il nomme une structure politique, ou une dynamique de groupe, bien davantage qu’un trait de caractère personnel — c’est en tout cas ainsi qu’on peut interpréter le fait que Freud n’en parle pas dans son article de 1914 « Pour introduire au narcissisme » mais dans des textes à la frontière de la politique : « Psychologie des masses et analyse du moi » ou Malaise dans la civilisation. Quant à la rivalité mimétique, elle existe évidemment, et l’on aurait grand tort de la nier sous les grands mots de différences de principes, de tactiques, de stratégies, ou de rapports au monde. Mais dès qu’on ne la voit qu’ainsi, dès qu’on ne voit dans la rivalité mimétique que rivalité et que mimesis, on se retrouve d’avance réduit à deux uniques solutions : l’appel au tiers sauveur transcendant — Dieu, Jésus, l’État, le Parti — ou bien l’appel au rassemblement face à l’ennemi commun. On n’a le choix qu’entre la religion ou la guerre et aucune de ces deux solutions ne fait très envie.

Ensuite et corollairement, l’idée de narcissisme des petites différences permet de se débarrasser de l’idée paresseuse qu’il y aurait à gauche des narcissiques et d’autres qui ne le seraient pas. Elle renvoie au contraire, d’emblée, chacune des gauches en conflit dos à dos, dans une même lutte pour l’image de soi : dès qu’on parle de narcissismes, il n’y a plus que des Narcisse, c’est leur plaie et leur vérité. Autrement dit, c’est un concept plus équitable et plus juste que les idées de guerres picrocholines, de guerres fratricides ou de guerres personnelles qui supposent toujours, même si là aussi la raison première du conflit est absurde ou dérisoire, un bon et un méchant : Abel contre Caïn, Gargantua contre Picrochole, MOI contre lui ; au contraire, dans le narcissisme des petites différences, tout le monde est justiciable à parts égales de ne pas avoir su casser ce sinistre effet de miroir.

Faire flamber ses différences comme les glisser sous le tapis, ce sont deux stratégies d’avance perdantes.

Enfin, il nomme un peu mieux le mal qui est en jeu : non la rivalité en elle-même, non la différence (puisqu’elle est toujours petite) en elle-même, mais l’image de soi en jeu dans cette différence ; non la guerre ou la division, mais sa raison (l’image). Lutter contre le narcissisme des petites différences n’est pas lutter contre le narcissisme. Que chacun se mire à foison dans son identité comme il l’entend, ce n’est pas un enjeu politique. Mais que chacun cesse de ne pouvoir se mirer que dans les yeux du proche. Car là seulement réside l’épouvante politique : non dans le narcissisme en lui-même mais, pour parler encore en termes freudiens, dans la fusion du type érotique et du type narcissique, dans un narcissisme devenu fragile et qui a besoin de surcroit d’être aimé et reconnu par l’autre, au prix, presque toujours payé, de le haïr en cas de refus.

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