université, mon beau souci

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Quelque chose ne tourne pas rond dans l’université française. En dix ans, à la suite de l’adoption de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (loi LRU) en 2007, l’institution universitaire s’est transformée en Léviathan néolibéral [1]. Que s’est-il passé entre 2007 et 2019 ? Un train de réformes agressives, réactionnaires sous couvert de modernisme, chacune appuyée sur la précédente, a peu à peu éloigné l’université de sa mission de service public et y a subrepticement introduit la concurrence, la productivité et l’efficacité, la servitude et l’ambition comme principes de gouvernance. Certes, les dynamiques de mandarinat autoritaire existaient bien avant les années 2000. Mais elles ont gagné en vitesse depuis 2007, d’une manière qui met en péril la mission de la communauté ; d’autant que l’autonomie des universités signifie désormais leur pauvreté chronique. L’université est une institution qui passe pour être de gauche ; aussi croit-on souvent que ces réformes ont été menées malgré la résistance de la communauté universitaire. Voilà qui est largement faux, et si ces réformes ont pu voir le jour, c’est grâce à la complicité ou au silence d’une partie des enseignant·e·s-chercheur·e·s.

En 2009, le mouvement de grève contre la masterisation des concours de l’enseignement et le décret sur le statut des enseignant·e·s-chercheur·e·s a mobilisé ensemble universitaires et étudiant·es, qui y voyaient une menace commune. Il est, jusqu’à maintenant, le plus long mouvement de protestation à avoir réuni professeur·e·s et étudiant·e·s. Le décret avait pour projet, entre autres, de rendre les services des enseignants modulables, et de créer une division entre ceux et celles qui se consacreraient davantage à l’enseignement et ceux et celles qui se consacreraient plutôt à la recherche. La réforme de la masterisation des concours de l’enseignement a allongé d’une année les études des futur·e·s enseignant·e·s, sans résultats probants en termes de maîtrise des savoirs, tout en séparant arbitrairement l’initiation à la recherche de la voie de l’enseignement. Universitaires et étudiant·e·s ont donc fait cause commune, avec des intérêts différents.

La contestation ne fut toutefois pas unanime. Certain·e·s collègues qui refusaient de participer au mouvement de grève m’expliquaient alors qu’ils ne « pouvaient pas abandonner leurs étudiants » ; d’autres qui avaient leurs entrées auprès du président de l’université parlaient de sa « grande qualité d’écoute » ou de sa « réflexion avisée » pour défendre une réforme intenable mais dont ils espéraient peut-être tirer profit.

Las ! Le coup de poignard est venu des titulaires. Quand le gouvernement a abandonné le décret sur le statut des enseignant·e·s-chercheur·e·s, le département dans lequel je travaillais a voté en grande majorité la reprise des cours, laissant sur le carreau les étudiant·es qui nous avaient soutenu·e·s et qui n’avaient pas obtenu gain de cause.

Cet épisode résume assez le problème qui m’occupe ici : la liquidation sournoise des principes de gauche dans les établissements d’enseignement supérieur en France. Il montre à quel point la boussole idéologique de l’institution universitaire flotte désormais sans repère. Et comment les mobilisations les plus justes peuvent se dégonfler, d’un coup d’un seul, sous l’effet des intérêts de classe. L’université demeure une institution féodale, tout sauf démocratique, où les suzerains abandonnent leurs serfs sans ciller lorsqu’ils ont remporté leur bataille.

Parmi la multitude de fractures qui disloquent la gauche, il y en a donc une qui traverse douloureusement l’université. Pourquoi ? La communauté universitaire est réputée de gauche. Mais il s’agit d’un stéréotype trop peu souvent interrogé, voire d’un mythe entretenu à dessein. Les souvenirs de la fac de Vincennes ou du Mirail ont aussi cette fonction. En sciences humaines, il est possible que la balance des convictions politiques penche davantage à gauche, du moins si l’on en croit les déclarations des un·e·s et des autres. C’est là le point précis où passe la ligne de fracture : entre l’idée reçue et la situation véritable d’une part ; entre les déclarations et la réalité des pratiques de l’autre.

l’université contre ses usager·e·s

Nous qui y travaillons, précaires ou titulaires, nous faisons violemment, année après année, l’expérience de sa dimension droitière. Il n’est que de constater le grand nombre d’universitaires favorables à Parcoursup (je ne parle même pas de ceux et celles qui l’ont défendu dans la presse, comme François Legendre et Joan Le Goff avec leur « N’accablons pas Parcoursup » paru dans Le Monde en juin dernier), tous ceux et celles qui ont cru qu’introduire une sélection parmi les étudiant·e·s allait améliorer l’ordinaire de leurs conditions de travail. Si l’on en juge d’après les dix dernières années, nous avons toutes les raisons de croire que Parcoursup sera suivi d’autres mesures de sélection des étudiant·e·s (la hausse des frais d’inscription pour les étudiant·e·s non-ressortissant·e·s de l’Union européenne, par exemple ?) et de mise au pas des enseignant·e·s-chercheur·e·s.

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Notes

[1Cette métamorphose a été précisément chroniquée, décrite et analysée par Christophe Granger, La destruction de l’université française, Paris, La Fabrique, 2015.