Vacarme 86 / Cahier

de la Révolution au powerlifting portrait de Sarah Carr

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À l’été 2013 en Égypte, le régime militaire a fait son grand retour, dans une période trouble marquée par des mobilisations de grande ampleur, des violences encore inédites qui ont culminé dans le massacre de Rabaa en août, dans un climat de propagande, rumeurs et fausses informations. Au sein du chaos, il y a pourtant eu la fondation d’un nouveau site d’actualité, entièrement en ligne : Mada Masr. Construit autour d’une équipe jeune et mixte, Mada s’est rapidement imposé comme un des repères les plus sûrs, aux informations fiables, de première main, dans un style radicalement nouveau. Parmi cette équipe fondatrice, il y avait Sarah Carr, peut-être la plus belle plume des blogs politiques anglophones égyptiens, depuis en congé du journalisme, qui s’est gardée de verser dans la mélancolie révolutionnaire en partant vers un tout autre projet. Voici son portrait par la rédactrice en chef de Mada Masr, Lina Attalah.

J’entre de manière hésitante dans la salle de sport où Sarah m’a donné rendez-vous pour une première session de powerlifting [1]. Même si je vais avec confiance sur ma quarantaine, je ne suis pas rassurée à l’idée de m’entraîner en public, ou de le faire sous la tutelle d’une personne qui continue à m’impressionner.

À 41 ans, mais même avant cela, Sarah Carr ou Coach Sarah affiche une certaine froideur confiante, qui, associée à la popularité dont elle jouit sur Internet à la suite d’une série de publications brillantes, lui donne une assurance potentiellement intimidante.

Soulever de la fonte peut être une entreprise risquée, tout autant que le journalisme. Et notamment la tentative de faire le portrait de Sarah, une femme qui a sauté d’un monde à l’autre, à la recherche d’une certaine matérialité, d’une certaine vérité, qu’il ne lui semblait pas possible d’approcher par le langage, l’écriture et le journalisme. À la place, dans sa vie, elle a fait de son corps un nouveau vecteur de création.

Je marche à travers tous ces corps qui ont l’air d’appartenir à des videurs, au son d’une musique euphorisante, dans une salle de gym située à côté du Nil, en espérant trouver Sarah rapidement, cherchant avec anxiété sa présence familière. Mais je n’ai pas vu Sarah depuis trois ans. Est-ce qu’elle est devenue comme tous ces corps musclés autour de moi ?

Elle l’est devenue, mais son visage est toujours le même. Peut-être même qu’elle paraît plus jeune avec ses cheveux longs. Ou peut-être plus détendue à cause de son changement de parcours. Elle porte toujours un sweat rose, parmi d’autres accessoires de cette couleur. Elle mange toujours une nourriture mystérieuse au petit-déjeuner tout en critiquant l’élitisme végan. Elle me salue avec sa nonchalance habituelle et m’initie immédiatement aux arcanes du fitness : jauger le poids, la taille, le poids respectif des graisses et du muscle.

Pendant l’entraînement, elle donne ses instructions comme un officier, sur un ton ferme et soutenu, assez monocorde, pendant qu’elle dessine des cercles autour de vous, alors que vous êtes en train de lutter pour soulever des poids tout en maintenant la bonne posture. Elle est précise et insiste sur cette précision. Elle ne lâche rien, particulièrement avec quelqu’un aux « genoux en hyper-extension et un dos peu coopératif ». Elle applaudit quand on arrive à la bonne posture, et, rare variation dans sa gamme d’émotions, elle lance, avec son accent bien préservé des quartiers Sud de Londres : « yeaaaah… c’est ça ! » Et c’est la victoire de la journée. Elle ne retient pas un rire enfantin à la vue d’un mouvement saugrenu, et la seule chose à faire alors, c’est de rire de soi, à l’unisson avec elle.

Sarah, qui s’est construite en dehors de la salle de musculation, s’ennuyait à chaque fois qu’elle y allait à Croydon en banlieue de Londres, où elle a passé la majeure partie de son adolescence et le début de sa vingtaine. Mais elle ne s’ennuyait pas uniquement en cours de musculation, elle prenait un tas d’autres cours, du pilates à la pole dance, tous centrés sur la perte de poids, et elle s’ennuyait ferme partout jusqu’à comprendre le problème.

« Il n’y a pas de progression. À quel moment ça devient plus dur ? Je n’aime pas l’obsession de toutes ces activités qui s’adressent à des femmes qui veulent être minces et faites d’une certaine façon. Il y a une limite à la force que vous devez avoir, et pour moi c’est en lien avec cette esthétique de la femme comme une chose fragile qui ne doit pas avoir l’air d’un homme ».

En 2015, elle a commencé à suivre un programme en ligne de nutrition et de bodybuilding végan, avant d’être présentée à un coach, dont elle me parle avec passion, qu’elle avait rencontré à l’époque dans un salit hadeed traditionnel (littéralement, salle de fer, un endroit dédié au bodybuilding qu’on trouve couramment dans les quartiers pauvres). Elle avait eu la présence d’esprit de mettre une tenue de sport bien couvrante, et n’avait eu aucun mal à faire déguerpir les jeunes hommes qui la dévisageaient derrière la vitre de la salle d’exercices.

« Il n’y a que ce sport qui te donne cette sensation de puissance, cette impression d’être forte, de pouvoir voir s’envoler 70 kg au dessus de ton visage. Je dois dire que l’entraînement en force a été pour moi la première fois où je me suis sentie parfaitement bien dans ma peau. »

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 86. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Traduit de l’arabe pas Zoé Carle et Pierre France.

Lina Attalah est une journalise égyptienne, co-fondatrice et rédactrice en chef du journal en ligne Mada Masr.

Notes

[1Forme d’haltérophilie.