Vacarme 86 / Cahier

que signifie republier les pamphlets antisémites de Céline en 2019 ?

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La publication des pamphlets antisémites de Céline par Gallimard, projet provisoirement suspendu, a suscité de nombreux débats dans le champ littéraire. Le statut polémique de ces textes, et leur virtuosité dans ce domaine, leur prétendu caractère « historique », leur sens psychanalytique « caché » ou même leur « intérêt » littéraire, ne justifient en aucun cas une republication dangereuse dans le contexte dans lequel elle viendrait s’inscrire. Ce texte propose une analyse des débats qui ont surgi depuis deux ans autour des questions politiques qui engagent auteurs, critiques, éditeurs et lecteurs dans leur rapport au texte polémique.

Je voudrais réfléchir à quelques-unes des questions surgies dans l’opinion en décembre 2017 et janvier 2018 à la suite de l’annonce présentée comme imminente par la presse d’une réédition « scientifique » des pamphlets antisémites de Céline chez Gallimard [1].

Il n’est guère besoin de présenter longuement Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit en 1932, qui révolutionne l’idée que l’on se faisait de la langue littéraire et qui manque de peu le Prix Goncourt ; en mai 1936 de Mort à crédit, grand roman de l’enfance, mal reçu par la critique, puis entre 1937 et 1941 de trois pamphlets antisémites les plus violents qui soient depuis ceux d’Édouard Drumont. Cinq volumes de Céline (quatre pour les romans, un pour la correspondance) sont aujourd’hui inscrits au catalogue de la Bibliothèque de la Pléiade, navire amiral de l’édition française pour la littérature. Céline a eu d’abord comme éditeur Denoël et Steele puis Denoël seul — Steele se retirant pour dissensions politiques avec Denoël fin 1936 — jusqu’en décembre 1945, date où Denoël est assassiné après la Libération. Céline est devenu un auteur Gallimard en 1952 à son retour en France, après son procès.

L’affaire a commencé le 1er décembre 2017 sur le site du mensuel L’Incorrect fondé par des proches de Marion-Maréchal Le Pen, par une interview de l’avocat François Gibault, avocat de la veuve de Céline, Lucette Destouches [2]. Il s’agissait de reprendre, augmentée d’une préface de l’écrivain Pierre Assouline, l’édition parue au Québec en 2012 sous la direction de Régis Tettamanzi, sous le titre Écrits polémiques, par la petite maison Editions 8, qui avait tiré parti de la loi canadienne sur l’entrée des textes dans le domaine public — cinquante ans après la mort de leur auteur (contre soixante-dix ans en France).

Livres Hebdo posait la question le 21 décembre 2017 : « Gallimard rééditera-t-il en mai prochain les trois pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline ? La question agite la Toile, inquiète les associations et interpelle le gouvernement ».

L’annonce a effectivement suscité un certain nombre d’émotions, de réactions publiques, privées, et officielles : une pétition signée par plus de 16 000 personnes, les menaces de libraires de boycotter les ouvrages de Gallimard, des débats virulents sur les réseaux sociaux, la proposition de débaptiser la nouvelle rue Gaston Gallimard, etc. Le délégué interministériel Frédéric Potier, chargé de la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT au ministère de l’Intérieur, le premier à avoir demandé qu’on retire Charles Maurras, « auteur antisémite d’extrême droite », des commémorations nationales de 2018, a fait parvenir un courrier à Antoine Gallimard, pour lui demander de « lever les inquiétudes » vis-à-vis de cette réédition : « [D]ans un contexte où le fléau de l’antisémitisme doit être plus que jamais combattu avec force, les modalités de mise à disposition du grand public de ces écrits doivent être réfléchies avec soin ». Le président des éditions Gallimard a été reçu par Frédéric Potier. Dans les semaines qui ont suivi, et qui ont vu la publication de nombre de tribunes, l’éditeur a annoncé le jeudi 11 janvier 2018 par un communiqué de presse adressé à l’AFP, suspendre le projet de publication des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline : « Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l’envisager sereinement », écrivait-il.

Dans une pétition qui a fait suite à l’annonce de ce projet éditorial, un certain nombre d’universitaires et de chercheurs dont Pierre-André Taguieff, Marc Angenot, Annette Becker et Laurent Joly ont indiqué les raisons de leur opposition à l’édition envisagée. J’en cite des extraits :

« Qui a lu les pamphlets de Céline en connaît la dangereuse virulence […] L’aura littéraire de l’auteur, qui leur confère une force de séduction supplémentaire, ne doit pas oblitérer leur ancrage historique, ni leur caractère propagandiste pleinement assumé par Céline lui-même. Ces textes ont fait la preuve, pendant l’Occupation, de leur redoutable efficacité en banalisant la haine antijuive, en la rendant “acceptable”, en préparant les esprits aux mesures de discrimination adoptées par Vichy dès 1940. Ces pamphlets se caractérisent par la facilité avec laquelle ils se prêtent au découpage, à la reprise en citations. Pour ces différentes raisons, une réédition de tel ou tel pamphlet de Céline ne peut être envisagée à la légère […] Une édition critique des pamphlets céliniens se doit de prendre en compte le statut très particulier de ces textes et de s’interroger sur leurs effets. S’ils appartiennent à certains égards à la littérature pamphlétaire, ils relèvent aussi, bien évidemment, de la propagande raciste et antisémite d’inspiration nationale-socialiste. […] Ces textes renvoient, par leurs « citations », à l’histoire du judaïsme, à celle de l’antisémitisme, du racisme et de l’antiracisme. L’histoire des idées et des représentations sociales y est impliquée. En ce qu’ils cherchent à faire croire et à faire faire, ils requièrent aussi l’analyse du discours argumentatif. C’est dire qu’une édition scientifique ne pourrait qu’être le fait d’une équipe de spécialistes des différents domaines concernés. […] Pareils textes de propagande requièrent une contextualisation rigoureuse susceptible de mettre en lumière les citations ou les chiffres falsifiés, de démonter les mensonges et les accusations diffamatoires. » [3]

Antoine Gallimard, à la suite de ces mouvements et de ces réactions de l’opinion disait qu’il n’y aurait sans doute jamais de « bon contexte » pour la publication de ces textes. Il a certainement raison. L’essayiste Philippe Muray avait soutenu que les pamphlets n’avaient pas été « écrits », voulant dire par là que, contrairement aux romans, ils l’avaient été à la va-vite. Je le rejoins sur ce point. Ayant en tête ces différentes positions, je voudrais réfléchir sur la question à partir de trois perspectives : 1) le débat sur la nature des textes ; 2) leur réception et la reconnaissance littéraire dont Céline a eu les honneurs en 1937-1938 à l’occasion de Bagatelles pour un massacre, la place qu’a eue le rire dans cette réception ; 3) la signification que prendrait leur republication aujourd’hui. La question est aussi de savoir pourquoi nous nous trouvons ici face à un problème qui ne peut admettre que de mauvaises solutions.

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 86. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Philippe Roussin est directeur de recherche au CNRS, directeur-adjoint du Centre de recherche sur les arts et le langage (CNRS-EHESS). Il est notamment l’auteur de Misère de la littérature, terreur de l’Histoire, Céline et la littérature contemporaine (Gallimard, 2005).

Notes

[1Cet article est la version remaniée d’une communication au Colloque international, « Céline et le politique, Paris, Sciences Po, 4-7 juillet 2018, et d’une conférence à l’EPhEP, Paris, Centre Sèvres, 22 novembre 2018. L’auteur remercie Hélène l’Heuillet et Anne Simonin.

[2Voir la revue de presse consacrée à l’affaire sur le site en ligne Le Petit Célinien qui fait remonter son origine à un entretien accordé par Philippe Sollers à la revue en ligne La cause littéraire, le 18 juillet 2017 : « La seule édition critique des pamphlets est disponible au Canada, aux éditions 8, édition critique de Régis Tettamanzi, et c’est cette édition-là, probablement, qui sera enfin publiée en France, c’est un scoop que je vous donne là, c’est ce que m’a confirmé Antoine Gallimard. Une édition critique, ça change tout. Au lieu que les gens se fournissent de clichés ou de phrases détachées de leur contexte, vous avez une étude critique de l’époque. […] Céline apparaît comme une fusée, certes qu’on peut juger abominable, mais d’abord, il y a le talent littéraire qui est ce qu’il est, et puis voilà on n’y peut rien. S’il fallait être bien sur le plan des opinions pour être reconnu grand écrivain, ça serait facile ».

[3« À quelles conditions rééditer aujourd’hui les pamphlets antisémites de Céline », BibliObs, 28/12/2018. Pierre-André Taguieff, et Annick Duraffour avaient publié en 2017 Céline, la race, le juif. Légende littéraire et vérité historique, Paris, Fayard.