paradis perdus entretien avec Zahia Rahmani

paradis perdus

Écrivaine et historienne d’art de formation, Zahia Rahmani est responsable à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) du domaine de recherche « Histoire de l’art mondialisée ». Elle est l’autrice d’une trilogie consacrée à des figures contemporaines « d’hommes bannis ». Moze (2003), « Musulman » roman (2005) et France récit d’une enfance (2006) aux éditions Sabine Wespieser. À l’INHA, elle a dirigé le projet « Made in Algeria » dédié à la captation territoriale par le développement de la cartographie et la représentation des territoires coloniaux, qui a donné lieu en 2016 à un essai/catalogue et une exposition qui s’est tenue au Mucem de Marseille.

L’un des objectifs de cet entretien est de comprendre le lien entre votre pratique de chercheuse à l’Institut national d’histoire de l’art et votre pratique d’autrice. En tant qu’historienne de l’art, vous travaillez sur l’histoire passée de la colonisation, tandis que votre œuvre littéraire s’inscrit dans un présent postcolonial. En quoi consiste votre travail de chercheuse à l’INHA ?

Je travaille avant tout pour la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art. Ma fonction consiste à participer, avec d’autres, à la « fabrication » de ressources dédiées aux chercheur·ses. Ma pratique est prospective : j’évalue des corpus bibliographiques consacrés à des populations et des territoires non-européens et qui participent d’un savoir critique sur l’histoire des représentations. Je sélectionne des ouvrages selon des critères et une nomenclature propre aux théories postcoloniales et à leur chaîne d’énoncés solidaires. Nous répertorions les travaux critiques et nous les recensons pour que d’autres membres de l’équipe les transforment en données numériques en libre accès visant à orienter les choix d’acquisition sur ces sujets.

Plus de quatre-vingt-dix pour cent des corpus que nous indexons sont en langue étrangère. Un effort de traduction existe mais le vif du débat échappe totalement à la communauté scientifique française. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’images ou de textes sur ces régions dans les fonds de nos bibliothèques. Bien au contraire, on les collectionne depuis des siècles. Mais tout cela relève par tradition du patrimoine européen. Et c’est ainsi que ces ressources ont été conservées. Ces collections, par leurs classifications, sont souvent invisibles, imperméables à certaines questions, elles doivent être aujourd’hui exhumées et redécouvertes à l’aune des décentrements qu’opère la mondialisation des savoirs. Les tensions autour de l’indexation des ressources dans les bibliothèques de recherche françaises sont invisibles, mais ce sont des enjeux fondamentaux pour l’orientation des sciences humaines et leurs devenirs possibles. Il faut dire que la classification qui a structuré le modèle idéologique français a été forgée par le colonialisme.

Quels corpus ou quelles traditions théoriques vous permettent de travailler et de réfléchir sur l’indexation des ressources ? Comment caractériser la spécificité de votre démarche ?

À l’INHA, ma démarche s’appuie sur l’idée que dans tout texte, toute image, il y a la possibilité d’un autre récit que celui dont on a hérité. Ceci est aujourd’hui acquis grâce au travail de Jacques Derrida sur l’autorité de la fonction d’auteur dans l’édifice européen du savoir. Il a laissé l’auteur en arrière du texte pour mieux « entreprendre » ce dernier. Mais si l’on veut travailler sur la nature et la généalogie du colonialisme, on ne peut faire l’économie de l’auteur. C’est une des oppositions majeures d’Edward Saïd à l’égard de Derrida. À l’opposé de ce dernier, le travail d’interprétation de Saïd sur les œuvres littéraires et musicales ne se comprend qu’à partir de l’attention qu’il accorde à l’auteur. Et c’est cette pratique de l’attention qu’il a mise en scène dans son maître-livre, l’Orientalisme. Saïd appelait cela la « lecture appliquée », une lecture qui tente, par une approche multiple, de cerner l’intention de l’auteur du texte et surtout d’en penser la réception dans son espace-temps propre. Il proposait une recontextualisation des conditions socio-culturelles et politiques de l’émergence et de la réception du texte. Il en amplifie l’environnement et le densifie. La lecture, avec Saïd, c’est l’apprentissage d’une troisième dimension qu’il faut aller chercher. Pour l’appréhender, il faut tenter de concevoir ce qui structure et conditionne la production et la diffusion d’un certain type de savoir à une époque donnée. C’est à ce prix que vous aurez accès au texte. Si l’on reste dans le registre du discours et si l’on pense à cette catégorie distinguée par Saïd que l’on nomme les « orientaux », « eux » fait autorité. Mais avec Saïd on est en amont de ce discours, qui relève d’une construction de représentation. Et l’on comprend que cette construction a une fonction politique, un objectif. Quand Saïd affirme que dans l’Empire il n’y a qu’une langue, celle de l’Empire, il montre l’absence de réciprocité qui a prévalu dans le monde du savoir. Ceci signifie que toute la hiérarchisation sur la base de laquelle s’est exercée la transmission du savoir en Occident, et par l’Occident, était fausse et mensongère. Depuis la catégorie de Moyen Âge dont la prétention universelle cache le caractère proprement européen en passant par l’idée de « Découverte », les exemples ne manquent pas. L’Inde n’a pas été « découverte » à la fin du XVe siècle. Cela faisait déjà quelques centaines d’années que des échanges s’exerçaient entre les sociétés riveraines et l’intérieur de la zone « océano-indienne », qui comprenait une partie de l’Afrique et l’espace « arabo-asiatique », jusqu’à la zone « océano-pacifique ». Le plus opérant pour comprendre Saïd concerne la notion d’Arts primitifs. Tout est dit dans l’énoncé.

« On trace, on capte, on recouvre. On annihile. Et pour quelles raisons ? »

C’est en ce sens que Saïd a opéré une réelle révolution épistémologique. Penser avec une troisième dimension, c’est être au plus près de l’environnement social et visuel du texte. Mais ce n’est pas aisé pour tout le monde. Je dirai même que c’est plus facile, disons pour un déplacé, un migrant, un non-occidental arrivant en Europe, car ce dernier a déjà une certaine pratique du contre-champ. L’Europe a tellement exercé son savoir par l’écriture de l’autre qu’elle a instillé, en celui qui recevait ce récit de lui, une certaine idée, voire une connaissance certaine de son narrateur. En disant constamment « l’autre », l’homme européen a validé l’idée qu’il ignorait ce qu’était un devoir d’hospitalité. Saïd était attentif aux traditions savantes non européennes, mais il restait attaché, et c’est ce qui m’intéresse chez lui, à la différence entre esthétique et non-esthétique. Il cite avec un certain plaisir la phrase de Léo Spitzer pour qui l’humaniste croit au pouvoir qu’a l’esprit humain d’étudier l’esprit humain. Pour Saïd, l’esprit humain ne peut pas être circonscrit géographiquement. Il en va de même pour l’esthétique. Saïd n’était pas à un paradoxe près : il nous mettait aussi en garde quant aux travers possibles de la pratique de la lecture appliquée et de la réduction sociologique qu’elle pouvait opérer. Il aimait à rappeler, convoquant les mots d’Adorno sur la musique, qu’un art exigeant ne peut se réconcilier avec l’époque qui l’a vue naître et que toute assimilation d’un travail artistique à son cadre social est fausse.

Votre travail repose sur l’idée que non seulement les savoirs mais aussi les sources mêmes de ce savoir (documents, cartes, images) et la manière dont elles sont documentées et conservées ne sont pas neutres. Pouvez-vous donner quelques exemples concrets ?

En-deçà de la plupart des savoirs, il y a des ressources, des livres et des archives. Du texte et des images. Parfois du son, mais aussi du trait et des chiffres dans les cartes d’état-major par exemple. On hérite des classifications et des descriptions et ce sont ces modalités qui sont mises à notre disposition. Si on ne tente pas d’en déterrer les présupposés, on en est les instruments.

Le savoir dont nous héritons ici, en Europe, est notamment composé de l’ensemble des ressources que les bibliothèques mettent à notre disposition et des critères de classification sur lesquelles elles reposent. Or ceux-ci sont très largement hérités de la matrice coloniale du XIXe siècle à partir de laquelle l’Europe s’est forgée l’idée qu’elle se faisait d’elle-même. Nous tentons aujourd’hui d’échapper à cette folie, ce « dessein » orienté et structuré par la captation territoriale, l’esclavage et le colonialisme, sur des étendues inimaginables et pour certaines saisies sans même avoir été explorées, voire traversées. Et, en même temps, il fallait dénier cette violence en acte, selon des motifs religieux ou civilisationnels, grâce à des outils perfectibles. La carte a été un de ces outils. On trace, on capte, on recouvre. On annihile. Et pour quelles raisons ? Pour acclimater des plantes et des denrées par toutes les pratiques éprouvées d’inhumanité, jusqu’à s’appliquer à soi-même le travail forcé. Il suffit de penser au rôle qu’a joué le coton dans cette aventure, des plantations jusqu’aux manufactures. Le travail à la chaîne est né dans les colonies. Il supposait le retournement des sols, l’avènement de l’agriculture intensive, la fin de la diversité rurale et le commerce d’exportation à longue distance. Pour tout cela il a été nécessaire de produire et d’inventer des machines de plus en plus performantes et dévastatrices. Et plus grave encore, d’exclure par cette économie des millions d’êtres humains de leur territoire. En cela l’économie coloniale persiste. À ceci s’ajoute l’essentiel, la fiction de la découverte, et la science comme outil de domination. Fabriquer du savoir et le valider comme vérité. Au XIXe siècle Théophile Gautier préconisait d’aller se « refaire » en Orient. On comprend avec Saïd le double sens de cette phrase.

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 87. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Entretien réalisé par Paul Guillibert.

Zahia Rahmani est photographiée par Sébastien Dolidon.