filmer/chercher aux Mureaux : rencontres et fabulations entretien avec Grégory Cohen et Manon Ott

filmer/chercher aux Mureaux : rencontres et fabulations

En novembre 2018, le ciné-club PSL « Filmer le champ social » projetait au cinéma le film De cendres et de braises réalisé par Manon Ott devant une salle comble. Composé de fragments, en noir et blanc, tour à tour visions de nuit suspendues, et séquences de paroles, le film esquisse un portrait d’un territoire : les cités des Mureaux, construites dans les années 1960 pour loger les ouvriers de l’usine voisine. L’exercice tente de restaurer un lien entre l’homme et le monde au-delà des aphasies et des oblitérations sociales. À la fin de la projection, une discussion eut lieu entre le public, la réalisatrice, son collaborateur Grégory Cohen, et deux des protagonistes du film dits Mao et Yannick. Sans que ce ne soit ni obligation, ni caution, la présence des protagonistes pour accompagner la sortie d’un flm témoigne de quelque chose dont le film a été l’espace, qui se prolonge au-delà de lui-même. Il aura beaucoup tourné et ainsi donné lieu à de nombreuses rencontres. La prise de parole a été déplacée ce soir-là de l’écran à la salle. Mao, pondéré et convaincant, se présente comme un membre des CROMS, un groupe constitué aux Mureaux il y a une quinzaine d’années, que Manon Ott nous a présenté depuis et dont nous publions quelques mots dans ces pages. Yannick, rappeur, prend à partie la salle avec une énergie hardie. La rencontre est désirable, joyeuse, l’échange malhabile et riche. Tous deux provoquent chez les spectateurs un flot de questions, et les paroles remplissent le cinéma sans qu’on puisse deviner qui entend quoi. En vérité, la prise de parole était déjà au cœur de l’œuvre de Manon Ott. Depuis plusieurs années, elle travaille aux Mureaux avec Grégory Cohen, dont le film La cour des murmures (2017), entre fiction et documentaire, proposait à des jeunes des Mureaux de jouer en partant d’un scénario, des séquences parfois improvisées, mettant en scène l’amour dans la cité. « Il n’y a d’adhésion par la connaissance qu’au prix d’une dualité première éprouvée, puis surmontée. Toute faiblesse, tout fléchissement dans le rapport différentiel entre notre propre identité et celle de l’objet étudié, entre nos ressources instrumentales et la configuration “objective” de l’œuvre, aura pour conséquence un affaiblissement du résultat, une diminution de l’énergie et de plaisir dans l’exploration et la découverte » écrivait Jean Starobinski. Les deux cinéastes parient sur l’expérience cinématographique comme reconfiguration politique.

Vous travaillez depuis plusieurs années dans les quartiers des Mureaux en tant que chercheurs et cinéastes. Vous y avez vécu. Comment vos films, De cendres et de braises, réalisé par Manon et La cour des murmures, réalisé par Grégory se nourrissent-ils de ce travail de recherche, comment le dépassent-ils ?

Grégory Cohen Depuis longtemps, nous partagions le projet de mener un travail de recherche approfondi dans des quartiers populaires de la région parisienne pour y fabriquer des films avec leurs habitants : des films qui replaceraient en leur centre la parole et les histoires de ces derniers. Nous avions aussi l’envie de revisiter l’histoire de ces territoires aujourd’hui en pleine mutation. Mais pour avoir déjà travaillé dans différents quartiers, nous savions qu’un tel projet nécessiterait du temps. D’abord parce que saisir l’histoire de ces territoires n’est pas si simple, mais aussi parce qu’y nouer des liens de confiance, d’amitiés aussi, ne se fait pas du jour au lendemain. Pour mener ce projet, nous savions que nous avions besoin non pas de quelques mois, mais probablement de plusieurs années. Venant tous deux d’un double parcours de recherche en sciences sociales et de réalisation de films, nous avons saisi la possibilité, en 2010, de commencer des recherches à l’université d’Évry, pour nous donner ce temps pour préparer et écrire ces films. Il s’agissait de recherches de doctorat, entre cinéma et sciences sociales, art et recherche.

Manon Ott À cette même période, nous avons découvert l’histoire des quartiers HLM de la ville des Mureaux, dans les Yvelines. La plupart de ces cités ont été construites dans les années 1960 pour loger les ouvriers de l’usine voisine Renault-Flins. La célèbre usine d’automobiles a compté jusqu’à 23 000 ouvriers dans les années 1970. Aujourd’hui, elle n’en compte plus que 4 000, dont une bonne part d’intérimaires. C’est un territoire qui fut aussi traversé par d’importantes luttes sociales. Toute cette histoire ouvrière, singulière et emblématique à la fois, qui croisait aussi l’histoire de l’immigration et celle de l’urbanisation, nous a beaucoup intéressés. En même temps, en nous rendant aux Mureaux, nous découvrons un territoire en pleine mutation et des cités HLM en cours de rénovation urbaine. Je me demandais alors : comment vit-on aujourd’hui dans ces anciennes banlieues ouvrières ? Comment les nouvelles générations voient-elles cette histoire ? De quelles ruptures mais aussi de quelles continuités l’histoire de ces banlieues est-elle tissée ?

Pour enquêter sur cette histoire, nous avons commencé à nous rendre régulièrement aux Mureaux. C’était en 2011. Et, très vite, ce sont des rencontres avec des habitants qui nous ont donné envie d’y rester.

Grégory Cohen Pendant trois années, nous avons d’abord mené des recherches aux Mureaux, en nous y rendant très régulièrement, sans caméra. Nous avons enquêté sur l’histoire de ce territoire et recueilli de nombreux récits de vie. À cette occasion, nous avons fait des rencontres particulièrement fortes avec d’anciens ouvriers de l’usine, des militants venus s’y établir dans les années 1970, des hommes et des femmes venus d’Afrique ou du Maghreb pour travailler et vivre en France dans les années 1970 et 1980, ou encore des jeunes qui grandissent aujourd’hui dans ces cités et s’y engagent à leur tour à leur façon, comme ceux de l’association les CROMS qui apparaissent dans plusieurs séquences du film de Manon.

Manon Ott Nous avons aussi habité dans le quartier de La Vigne Blanche durant une année. C’était en 2014. C’est d’ailleurs pendant cette année que nous avons tourné l’essentiel du film De cendres et de braises, un long métrage documentaire proposant un portrait à la fois sensible et politique de ce territoire ouvrier en mutation.

Mais pour décrire ce qui a changé dans ce passage de la recherche au cinéma, je dirais que si la recherche vise à apporter une compréhension complexe et critique du monde qui nous entoure, réaliser un film c’est aussi essayer de regarder et de saisir ce monde dans sa dimension sensible. Habiter aux Mureaux, y travailler avec les associations, puis réaliser ces films a changé beaucoup de choses, notamment dans les liens que nous avons noués sur place et dans les moments ou dans les paroles auxquelles nous avons eu accès. Ces films, c’était donc la possibilité de donner toute leur place à ces paroles, mais aussi d’entrer dans un processus de recherche et de création partagé avec les habitants.

« Ces films offraient la possibilité d’entrer dans un processus de recherche et de création partagé avec les habitants. »

Est-ce la démolition des tours des Mureaux qui vous y a conduit au départ ?

Grégory Cohen Oui, c’était l’un de nos questionnements car quand nous sommes arrivés aux Mureaux, les quartiers HLM de la ville étaient en pleine rénovation urbaine. Nous voulions donc comprendre les enjeux sociaux derrière ces changements urbains. La ville avait signé avec l’ANRU l’un des plus gros contrats à l’échelle nationale. Lors d’un colloque organisé en 2010 entre habitants, militants et chercheurs, nous avons rencontré un collectif d’habitants des Mureaux mobilisés pour une meilleure prise en compte des habitants dans ces projets de réaménagements. C’est comme ça que nous avons noué un premier lien avec Les Mureaux.

Manon Ott C’est vrai qu’il y avait quelque chose de très spectaculaire dans les démolitions d’un certain nombre de tours et de barres des quartiers des Mureaux. Nous avons filmé certaines de ces démolitions et passé des journées entières à errer dans les bâtiments qui allaient être démolis, à la recherche de traces de l’histoire de ceux qui y ont vécu. Mais nous nous demandions aussi quelles vies se réinventaient derrière ces décombres. Puis en passant du temps aux Mureaux, nous nous sommes rendus compte qu’il y avait d’autres transformations encore plus profondes que celles engagées par la rénovation urbaine, et dont les habitants nous parlaient, comme les problèmes liés au chômage, la précarisation du travail… et au fond, les transformations du monde ouvrier. C’est aussi de tout ça, dont j’ai eu envie de parler dans De cendres et de braises.

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 87. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Photo en tête d’entretien extraite De cendres et de braises de Manon Ott.

Primé au festival Les Écrans Documentaires (Grand Prix) ainsi qu’au festival Filmer le travail (Prix « Restitution du travail contemporain »), le film De cendres et de braises sortira en salles le 25 septembre 2019. En parallèle, les éditions Anamosa feront paraître un livre qui restitue ces rencontres ainsi que les recherches menées en amont du film. Pour suivre l’actualité du film, http://www.docks66.com/distribution....