fracturer la politique ou comment éviter la reproduction tacite des ontologies modernes/coloniales dans la pensée critique

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L’échange qui suit tente de bousculer la pensée critique/post-structuraliste, qui, tout en s’efforçant d’interroger les ontologies modernes libérales, les reproduit souvent tacitement, empêchant de saisir les structures et les histoires contemporaines de violence et de domination. Cette discussion entre cinq chercheurs·ses critiques, venu·e·s de disciplines variées et aux approches théoriques différentes, s’attache à explorer le potentiel de la notion de « fracture ». La conversation s’ancre dans des luttes politiques sur plusieurs sites — luttes de migrants en Europe, luttes décoloniales au Mexique, luttes ouvrières et paysannes en Colombie —, afin de repérer comment ces luttes « fracturent » ou « fissurent » les cadres modernes de la politique, sans pour autant les reproduire, ni être de simples moments disruptifs dans le fonctionnement par ailleurs bien rodé des régimes gouvernementaux. Un tel processus de « fracturation » ne présuppose pas non plus une vision « complète » ou « cohérente » d’une politique à venir. Les auteur·e·s s’attachent plutôt à détailler la nature incohérente, provisoire et multiple de cadres et de pratiques de pensée dans la lutte, qui n’en forment pas moins un « ensemble » même s’il reste ouvert et contesté.


Les photos qui accompagnent cet article sont extraites de deux séries différentes.
La première, The Humans of Calais, résulte d’un projet d’auto-photographie mené pendant l’été 2016 dans lequel les résidents de la « jungle de Calais » documentèrent leur vie quotidienne avec des appareils photos mis à leur disposition.
La seconde série provient de l’exposition de Lara Montesinos Coleman Sembrando Dessaraigo, et les photographies ont été prises alors qu’elle travaillait comme conseillère en droits humains auprès d’associations en 2005-2008.


Ansems de Vries : Le point de départ de cette discussion est la tendance d’une part importante de la pensée critique post-structuraliste à reproduire tacitement les ontologies modernes libérales. Nous utilisons la notion de « fracture » dans le contexte des luttes politiques comme un point focal pour discuter de notre travail et de notre réflexion critique. Nous disons tou·te·s, d’une manière ou d’une autre, qu’il est important pour la pensée critique de mener une (re)construction ontologique active, et que la « fracturation » de la politique doit être, en terme d’ontologie, plus largement prise en compte et débattue. La critique post-structuraliste notamment, bien qu’elle interroge les cadres modernes, peine à les fracturer et retombe toujours sur les mêmes affirmations ontologiques. Sur un plan méthodologique, notre conversation prend les choses « par le milieu » — au milieu  : en s’intéressant à des luttes politiques en différents lieux, elle permet de développer à la fois des analyses qui relèvent le défi de « fracturer » la politique moderne/coloniale, et des conceptions divergentes sur les implications théoriques et pratiques de ce défi.

Coleman et Rosenow : La plupart des études post-structuralistes reposent sur un ethos qui, plutôt que de réduire la politique à des ontologies modernes fixes, la définit comme fracturée, provisoire, et circonstancielle, ce qui a donné lieu aux « travaux de pensée dissidente » [1]. Indépendamment de cet ethos, les recherches « dissidentes » se concluent (et commencent) encore souvent par des affirmations sur les relations sociales, liées à ces mêmes ontologies que les chercheurs avaient entrepris de critiquer. Nous avons abordé ce point ailleurs, au sujet d’études post-structuralistes sur la « sécurité » [2]. Malgré leur effort pour interroger les pratiques qui donnent sens aux concepts de « sécurité », malgré l’élargissement de l’enquête à un vaste ensemble de pratiques de sécurisation, l’objet de l’analyse a toujours tendance à être circonscrit par l’universalité présumée de tropes traditionnels modernes tels que la survie, la menace et les distinctions entre amis et ennemis. Les ontologies modernes qui définissent l’« objet » de la réalité politique continuent à déterminer les formes de pratiques susceptibles de retenir l’attention du chercheur critique. Par exemple, si la théorie politique moderne/libérale fondée sur l’axiome « liberté vs sécurité » est critiquée, l’ontologie sous-jacente demeure néanmoins : les pratiques libérales qui ne sont pas explicitement désignées comme appartenant au champ de la sécurité (par exemple dans le domaine économique) sont considérées comme l’arrière-plan « neutre » (c’est-à-dire ne relevant pas du champ de l’analyse) des pratiques de sécurité. Meera Sabaratnam note cependant (à propos des analyses critiques sur la consolidation de la paix libérale) que l’attention continue dont bénéficient les discours occidentaux renforce l’idée que l’agency est du côté de l’Occident ; et que la façon dont l’Occident se représente lui-même est le « terrain du politique » [3].

Ansems de Vries et Tazzioli : Dans la littérature critique sur les migrations on trouve un autre exemple remarquable d’un intérêt pour la fracturation du politique qui conduit à reproduire les ontologies politiques modernes. La migration est pensée en relation ou en opposition directes avec les concepts majeurs de la pensée politique moderne, telles que la citoyenneté, la nation, la sécurité et l’économie. Néanmoins, la critique adressée aux conceptions libérales de l’ordre et de la subjectivité est souvent désamorcée par le retour à une ontologie libérale du sujet fondée sur la citoyenneté. Ce corpus met ainsi en lumière les effets transformateurs et déstabilisants des mouvements de migrants pour la citoyenneté, en particulier les qualités disruptives des revendications politiques et des luttes des migrants [4]. Mais, bien qu’il soit méthodologiquement essentiel de « mobiliser la politique » [mobilizing politics] [5] par la migration, c’est à l’aune de la citoyenneté que cette littérature jauge si les pratiques des migrants sont politiques, tout en critiquant la conception courante de la citoyenneté. Comme le notent Nyers et Rygiel [6] : « Le langage de la citoyenneté est encore ce qui saisit le mieux le langage de la subjectivité politique ». Il faudrait considérer les migrants comme des « citoyens actifs », qui contribuent à renforcer la citoyenneté en temps de crise, plutôt que comme des menaces pour l’État-nation.

Fracturer la politique implique un ethos : une recherche de la pensée dissidente qui ne propose ni ligne fixe, ni argument, ni cadre d’analyse qui meènerait à la construction d’un « tout » cohérent.

Bien que ces auteurs s’inscrivent dans un processus de dénationalisation méthodologique de la citoyenneté, nous pensons qu’ils en reviennent à une compréhension moderne du terme, dans la mesure où la politique est toujours « une affaire » de citoyens, de souveraineté, et d’États-nations, plutôt que de luttes pour la mobilité en tant que telle. Pour rompre avec cela, la « mobilisation » de la politique a besoin d’aller plus loin : se concentrer sur les luttes pour la mobilité, dont la compréhension déborde le cadre de l’ordre politique et du langage de la citoyenneté, afin d’éclairer ce que la migration annonce [7]. Il faut également déplacer l’objet de l’analyse : passer des migrants, considérés comme sujets et citoyens dans un ordre plus vaste de souveraineté et d’États-nations, aux luttes pour la mobilité dans un monde hétérogène, où ordre et désordre coexistent [8]. Se concentrer sur les luttes ne signifie néanmoins pas perdre de vue l’étude des pratiques de gestion et de maîtrise de cette mobilité disruptive. Étant donné l’interrelation étroite entre les pratiques de résistance, de lutte, de management et de contrôle, il importe de retracer les conditions de possibilité politiques et historiques par lesquelles la production de l’« illégalité » des migrants et de mobilités inégales a par exemple été naturalisée. Comme le suggèrent Coleman et Rosenow, fracturer la politique implique également un ethos : une recherche de la pensée dissidente qui ne propose ni ligne fixe, ni argument, ni cadre d’analyse qui mènerait à la construction d’un « tout » cohérent, que ce soit l’État, la souveraineté, ou une notion plus large de citoyenneté.

The Humans of Calais

Il est révélateur que le seul commentaire fait sur cette photo soit « C’est notre tente ». « C’est à nous » est le message à retenir. Les gens ne savaient jamais s’ils auraient un abri pour dormir la nuit ; certains étaient détruits par le feu, d’autres s’effondraient dans la boue après des averses violentes. Cette photo montre aussi le caractère improvisé de la majeure partie du camp, bâti avec tous les matériaux disponibles. Depuis six mois, les matériaux de construction n’étaient pas du tout autorisés dans le camp. Nous étions accueillis dans de nombreuses tentes avec une grande hospitalité. Même si ces tentes constituaient pour les habitants un habitat provisoire, la plupart cherchait à les maintenir propres et à les décorer avec des photos de leur maison et de leur famille.

Remettre en cause les ontologies modernes suppose de discuter des luttes susceptibles (ou non) d’aboutir à quelque chose de plus cohérent, et d’inventer un cadre d’analyse qui dépasse la production du savoir moderne. Conceptuellement, cela peut se faire en créant de nouveaux concepts et des connections « transversales » avec d’autres champs de la pensée et de la pratique. L’un de nous a développé la notion de « milieu » pour décrire un mode de pensée qui part « du milieu » [9] : ouvrir à la relation et à la mobilité plutôt que partir d’ordres, de cadres, et de sujets individuels (fixes) ; et ouvrir à la transversalité plutôt que chercher une cohérence à travers des fondements ontologiques et épistémologiques stables. De plus, partir « du milieu » en ce sens implique de reconnaître la relation étroite entre les forces de l’ordre et du désordre : l’ancrage et le désancrage continus des cadres et des pratiques de pensée modernes. Nous cherchons des « fissures » disruptives et transformatrices des ontologies modernes, sur lesquelles simultanément ces fissures s’appuient. C’est cette approche ontologique (re)constructive qui fait le lien entre nos interventions dans cette discussion, même si nous développons des conceptions divergentes des types de moments-mouvements transformateurs, et des fissures et des cassures qui se produisent.

Vázquez : Coleman et Rosenow font valoir que le terrain de la politique est généralement compris sous le prisme des auto-représentations occidentales ; c’est d’autant plus important que la recherche critique tend à renforcer cette territorialité. Je souhaiterais suggérer que ce qui est fracturé c’est le sens du politique à l’intérieur de la modernité, mais que cette fracturation ne remet pas en question le monopole de la modernité comme terrain majeur du politique. Il est important de comprendre comment et pourquoi les ontologies sociales libérales ont tendance à se reproduire. La pensée politique qui domine la modernité occidentale reste confinée au territoire épistémique de la modernité, produisant et contrôlant ses frontières [10]. Cela a marginalisé ou disqualifié d’autres expressions du politique. Prendre au sérieux la question de la colonialité, c’est questionner le monopole de la modernité sur les critères de reconnaissance du politique. Selon moi, le défi est donc de dépasser le cadre moderne/colonial, et pas simplement de le déstabiliser ou de le fracturer.

On peut retracer cette relation entre la modernité et son altérité dans les efforts de la philosophie politique classique pour faire de la modernité le territoire de la vie politique. Dans les travaux fondateurs de Hobbes, Locke et Rousseau, la modernité est établie par opposition à l’« état de nature » (pure violence ou pure innocence), situé en dehors du politique. Si nous replaçons cette pensée politique dans son contexte géo-historique, il devient évident qu’ils ne parlaient pas simplement d’état de nature dans un sens abstrait, mais qu’ils le pensaient en relation avec un monde colonial, tenu en dehors du politique comme non-civilisé, sauvage, ou comme une nature à l’état pur : « le colonial est l’état de nature où les institutions de la société civile n’ont pas de place [11]. » La naissance des notions modernes de politique, de contrat social, d’État, est contemporaine de la négation coloniale d’autres mondes politiques. C’est cet effacement qui a permis que la modernité advienne comme le terrain fondamental du politique. Sans la colonialité, la modernité ne pourrait continuer à se prétendre et à se présenter comme une réalité totale du monde historique.

The Humans of Calais

L’espace ouvert à gauche des dunes de sable était plein de tentes et d’abris, avant d’être dégagé par les autorités en janvier 2016 pour créer une « zone-tampon » entre le camp et l’autoroute. La clôture en barbelés financée par le Royaume-Uni, conçue pour empêcher les migrants de sauter dans les camions sur l’autoroute, est seulement visible au loin sur la photo. Les habitants ont transformé cette tentative pour sécuriser la zone en une opportunité pour créer un sens de la communauté. Pendant l’été, des matchs de foot et de cricket s’y tenaient régulièrement et une journée sportive fut organisée pour les plus jeunes résidents pendant notre séjour en juillet. Il y avait une règle simple pour cette journée sportive organisée par des bénévoles : toutes les équipes devaient être intercommunautaires. Les dunes de sable avaient pareillement un double usage pour les autorités et les migrants, les unes les utilisant comme des points d’observation tandis que les autres profitaient de leur caractère surélevé pour avoir une meilleure réception du réseau sur leurs téléphones portables.

Coleman et Rosenow : L’échec de la confrontation à la question de la colonialité se retrouve dans des travaux de théorie critique plus récents, sous la forme de la « critique interne de la modernité », chez des auteurs tels que Foucault, Derrida, Adorno, et Horkheimer. Comme Gurminder K. Bhambra le fait remarquer, une (ré)écriture critique des histoires (ou, dans son cas, des sociologies) ne peut qu’abandonner les « perspectives singulières », pour reconstruire une modernité « incluant ses récits coloniaux et leurs conséquences » [12]. Sinon, comme Vázquez l’a noté plus haut et ailleurs, les critiques de la modernité restent intra-modernes : elles parviennent à « retirer à l’économie de la vérité de la modernité sa demande d’universalisme en la rendant socialement et historiquement constituée », mais sans se pencher sur la colonialité ni discuter la violence de l’effacement de ces terrains épistémiques au-delà de ses frontières [13].

En second lieu, quand on se limite à la pensée poststructuraliste (inspirée en particulier par la pensée de Foucault et celle de Derrida — même si elle ne leur est pas toujours fidèle), le spectre des violences susceptibles d’être dénoncées et critiquées est souvent particulièrement limité. La critique ne reste pas purement interne à la modernité, elle devient sa propre référence. L’auto-référentialité est la conséquence involontaire du désir de fracturer les cadres épistémiques dominants de la théorie politique traditionnelle sans construire des cadres alternatifs généraux à la place. Mais quand la question de la généralité est entièrement omise, il y a danger à recentrer ce que les penseurs poststructuralistes ont initialement cherché à décentrer. Dans le champ des relations internationales par exemple, Richard Ashley et R. B. J. Walker continuent à se référer à, et à mettre au centre de leur réflexion, la « souveraineté » comme problématique moderne décisive [14]. Et dans les analyses contemporaines des problématiques de sécurité, les post-structuralistes restent centrés sur des notions du pouvoir qui valorisent la compréhension de la « sécurité » en tant que manifestation de la protection contre la violence et la contrainte directes, qu’ils opposent par exemple aux violences invisibles liées à la « normalité » de l’économie politique investissant dans des technologies générales de pacification et de dépossession [15].

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 88. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Cet article a été initialement publié sous le titre « Collective Discussion : Fracturing Politics (Or, How to Avoid the Tacit Reproduction of Modern/Colonial Ontologies in Critical Thought) » dans la revue International Political Sociology (2017) et traduit ici avec l’aimable autorisation des auteur·e·s et de la revue.

Leonie Ansems de Vries enseigne au King’s College de Londres ; Lara Montesinos Coleman enseigne à l’université de Sussex ; Doerthe Rosenow enseigne à l’université Oxford Brookes ; Martina Tazzioli enseigne à l’université Swansea ; Rolando Vázquez enseigne à l’université d’Utrecht.

Traduit de l’anglais par Clara Lecadet et Isabelle Saint-Saëns.

Notes

[1R. W. Ashley et R. B. J. Walker, “Reading Dissidence/Writing the Discipline : Crisis and the Question of Sovereignty in International Studies”, International Studies Quarterly, 34 (3) : 367—416, 367, 1990.

[2L. M. Coleman et D. Rosenow, “Security (Studies) and the Limits of Critique : Why We Should Think through Struggle”, Critical Studies on Security, 4 (2) : 202—20, 2016.

[3M. Sabaratnam, “Avatars of Eurocentrism in the Critique of Liberal Peace”, Security Dialogue, 44 (3) : 259-78, 264, 2013.

[4E. Isin, Being Political : Genealogies of Citizenship, University of Minnesota Press, 2013 ; Citizens without Frontiers, Bloomsbury, London, 2012 ; A. McNevin, Contesting Citizenship : Irregular Migrants and New Frontiers of the Political, New York : Columbia University Press, 2011 ; P. Nyers, “Abject Cosmopolitanism : The Politics of Protection in the Anti-Deportation Movement”, Third World Quarterly, 24 (6) : 1069—93, 2003.

[5V. Squire (dir.), The Contested Politics of Mobility : Borderzones and Irregularity, Abingdon : Routledge, 2010.

[6P. Nyers et K. Rygiel (dir.), Citizenship, Migrant Agency and the Politics of Movement, London : Routledge, 12, 2012.

[7M. Tazzioli, Spaces of Governmentality. Autonomous Migration and the Arab Uprisings, London : Rowman & Littlefield International, 2015.

[8L. Ansems De Vries, Re-Imagining a Politics of Life : From Governance of Order to Politics of Movement, London : Rowman & Littlefield International, 2014.

[9Ibid.

[10R. Vázquez, “Translation as Erasure : Thoughts on Modernity’s Epistemic Violence”, Journal of Historical Sociology, 24 (1) : 27-44, 2011.

[11B. D. S. Santos, Epistemologies of the South : Justice against Epistemicide, Boulder : Paradigm Publishers, 121, 2014.

[12G. Bhambra, Connected Sociologies, London : Bloomsbury, 4 et 13, 2014.

[13R. Vázquez, op. cit., 39-40, 2011.

[14R. W. Ashley et R. B. J. Walker, op. cit., 1990.

[15L. M. Coleman et D. Rosenow. “Security (Studies) and the Limits of Critique : Why We Should Think through Struggle”, Critical Studies on Security, 4 (2) : 202-20, 203-4, 2016.