le handicap, sport de combat

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le handicap, sport de combat

Créer un rapport de force politique et s’attaquer aux ressorts économiques des politiques dans le domaine du handicap en visant les lobbies du transport et du bâtiment : Odile Maurin, présidente de l’association toulousaine Handi-Social, mène depuis 2014 des actions coup de poing qui font éclater la logique des mobilisations traditionnelles et des représentations autour du handicap. En écho aux slogans popularisés dans les années 1970 par le mouvement des « handicapés méchants », il n’est pas question de soin et de compassion, mais de justice, de liberté de circulation et de rupture de l’égalité des droits entre les citoyen·ne·s. Une tentative de fracture dans les modes d’oppression et de relégation spécifiques que subissent les personnes en situation de handicap avec des mots pour les nommer : validisme, capacitisme, discrimination systémique.

« On n’est pas là où on nous attend, on va dans des lieux où on ne nous attend pas. Tout en s’adaptant au handicap : effectivement on ne va pas escalader une montagne ! » dit Odile Maurin, qui emploie depuis plusieurs années avec les militants d’Handi-Social des méthodes d’action radicales et disruptives. Handi-Social investit des lieux emblématiques du transport, de la mobilité et de la construction, pour dénoncer la collusion entre pouvoir politique et pouvoir économique en matière de politique d’accessibilité. L’association se démarque par des actions spectaculaires sur le terrain : opérations péage gratuit, blocages de cimenteries, d’un TGV, d’un convoi Airbus, irruption sur les pistes d’un aéroport, etc. La puissance performative de ces blocages par des personnes ayant un handicap n’est pas seulement d’émettre des revendications, mais aussi de faire une démonstration de force dans un champ marqué par l’atonie politique.

Cernée par la police, opération « CAC40 : voleurs », 4 mars 2019.

Photo de Marc Khanne.

Tentative pour dégager un militant lors de l’opération « CAC40 : voleurs », 4 mars 2019.

Photo de Corine Janeau.

Le maintien du statu quo a été dès les années 1970 en partie imputé à l’Association des paralysés de France (APF) et à l’Association pour l’insertion sociale et professionnelle des personnes handicapées (LADAPT), deux des plus anciennes associations qui représentent en France la cause du handicap, respectivement fondées en 1933 et 1929. À l’époque, des groupes formés dans la mouvance de mai 1968 comme le Centre des paralysés étudiants, puis le Mouvement de défense des handicapés (MDH) et le Comité de lutte des handicapés (CLH, dit « Handicapés méchants ») marqués à l’extrême-gauche, tentent de faire du handicap un sujet d’affirmation collective à l’intérieur d’instances représentatives et porteuses de revendications, et dénoncent l’approche passéiste et le recours à la charité au sein de l’APF [1]. L’objectif de l’accessibilité universelle, pourtant fixé par les lois de 1975 et 2005, a connu ces dernières années des régressions majeures, qui montrent l’incapacité de l’APF et de LADAPT, restées des acteurs associatifs centraux, à réellement peser sur les décisions gouvernementales. La raison en est souvent attribuée à leurs intérêts dans le maintien d’institutions spécialisées, dont elles sont en partie gestionnaires, et dont l’existence contredit le principe même d’une vie autonome, désormais reconnue comme une priorité par les instances internationales en matière de handicap.

L’objectif de l’accessibilité universelle, pourtant fixé par les lois de 1975 et 2005, a connu ces dernières années des régressions majeures.

Odile Maurin se décrit comme une autodidacte, qui n’a pris la mesure qu’avec le temps de la « politique d’ensemble » qui conditionne la vie des personnes ayant un handicap. Lorsqu’elle fonde Handi-social en 2001, elle se consacre surtout à la défense des droits de personnes auxquelles l’allocation adulte handicapé (AAH), l’allocation d’éducation spécialisée (AES) ou l’allocation compensatrice tierce-personne (ACTP) étaient refusées, un domaine juridique dans lequel elle devient experte. Le passage du traitement de dossiers individuels aux premières manifestations dans l’espace public se fait en 2008 sous la bannière du mouvement « Ni pauvre ni soumis » initié par l’APF avec une centaine d’autres associations, pour la revalorisation de l’AAH. Des chèques de 2 ou 3 euros sont remis par les militants au préfet, afin de « lui rendre son aumône » et dénoncer la précarité associée au handicap. Cette mobilisation se poursuit dans le cadre du mouvement contre la réforme des retraites en 2010. Odile Maurin réussit alors à mobiliser les cadres et les adhérents de l’APF locale sur ces manifestations. Elle connaît encore mal le rôle de l’APF dans l’histoire française du handicap, et ses activités de gestionnaire au sein des établissements et services où les personnes ayant un handicap, notamment moteur, sont ghettoïsées, pâtissent d’un déficit éducatif structurel et sont victimes d’exploitation par le travail et de maltraitance ; ce qui ôte à l’APF, selon certains, toute crédibilité pour contester ce système et y mettre fin. Si elle défend déjà le principe de la vie autonome, Odile Maurin n’est pas certaine que celle-ci soit possible pour tous les types de handicap, et elle veut croire qu’une association gestionnaire peut aussi être une association militante. Elle accepte de rejoindre l’APF en 2012, en raison du ton combatif de son nouveau président, Jean-Marie Barbier, qui tranche avec celui de ses prédécesseurs, et on la convainc que ce qu’elle arrive à faire seule, sans moyen, sera démultiplié avec le soutien de l’APF. Pourtant, fédérant déjà plusieurs associations et siégeant dans différentes instances liées aux questions de handicap dans le département Haute-Garonne et la région Occitanie, elle rencontre vite les entraves mises par l’APF à toute contestation radicale du système, « ces gens d’en haut qui freinent des quatre fers », les tentatives pour empêcher que l’information circule parmi les militant·e·s et que ceux·celles-ci s’organisent en dehors des actions prévues par l’instance nationale.

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 88. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne et sur Cairn.info.

Notes

[1Bas, J. , « Des paralysés étudiants aux handicapés méchants. La contribution des mouvements contestataires à l’unité de la catégorie de handicap », Genèses, vol. 107, n° 2, 2017, pp. 56-81.