Vacarme 89 / Habiter Marseille

pourquoi les pouvoirs publics ont lâché printemps 2019 : le off des négociations sur la charte de relogement

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pourquoi les pouvoirs publics ont lâché

L’histoire qui suit est celle d’un printemps de négociations intenses avec les pouvoirs publics sur une charte de relogement. Ces lignes s’adressent à celles et ceux qui se sont senties concernées par ces négociations, de près ou de loin, et par les événements qui nous lient aux effondrements de la rue d’Aubagne. Pas question de confisquer un savoir et une histoire de ce moment, même si le texte qui suit est « une » histoire.

« La mattina del cinque di… [1] » novembre 2018, à 9h05, deux immeubles s’effondrent et emportent avec eux huit personnes. 8 + 1 : un mois plus tard, en marge d’une marche de la colère en hommage aux victimes du 5 novembre fortement réprimée, Zineb Redouane décède de blessures dues à un tir de grenade alors qu’elle fermait ses volets au 4e étage. Je suis là, me fait gazer tout en musique, voit la BAC tabasser gratuitement. Voilà la réponse de l’État et de la Ville à nos yeux brillants et nos gorges serrées.

Sihem et ses trois enfants, Amir, Mehdi et Dora, dans leur chambre d’hôtel.

« Nous avons été expulsés le 24 janvier. Mais avant de trouver cet appartement, nous en avions habité trois en un an et demi : le premier était dans un quartier violent et dangereux, l’autre était envahi de rats et le dernier infesté de punaises de lit. Aujourd’hui je suis au bout de mon énergie, complètement déprimée. »

Photo A. Micallef.

1. la genèse des négociations

Le 7 novembre, deux jours après le drame, le Collectif du 5 Novembre-Noailles (C5N) naît, dans l’émotion et la solidarité. Très vite, les évacuations préventives autour des immeubles s’accélèrent, dans la confusion : Ville et État sont totalement débordés par l’ampleur de la situation. Des situations. Car les signalements d’immeubles menaçant de s’effondrer se multiplient dans toute la ville, avec leur cohorte de délogements. Dès le mois de décembre, le collectif, maintenant organisé en commissions thématiques et permanences, acte avec des pouvoirs publics dépassés le principe d’élaboration d’une charte permettant d’encadrer les relogements. Mi-janvier, une première version rédigée par les délogés est présentée aux institutions. La proposition, jugée trop politique, est balayée d’un revers de main.

Quelques mois plus tard, après de multiples interpellations, la coordination inter-associations élargie [2] parvient enfin à imposer un espace de négociations pour débattre d’une nouvelle proposition : un document cadre co-écrit par l’assemblée des délogés accompagnée d’une équipe d’« experts citoyens » composée de sociologues, urbanistes, travailleurs sociaux, psychologues et militants.

On est le 1er avril, plus de 2 500 personnes sont délogées alors que le maire Jean-Claude Gaudin dévoile (mal)adroitement en pleine séance du conseil municipal sa stratégie pour les mois à venir. Au milieu de centaines de délibérations expédiées à la chaîne, on évoque la fin prochaine de l’hébergement en hôtel, la réduction des propositions de relogement (sans aucune base légale), et on vote la fin de la gratuité d’une cantine, rudimentaire voire « dégueulasse » comme la qualifie un copain, mais de droit. Un rassemblement citoyen est organisé devant la mairie, mobilisant en moins de 24 heures un grand nombre de délogés et de Marseillais venus en soutien.

Devant la colère sociale, les pouvoirs publics cèdent et acceptent de recevoir une délégation en mairie. Accueillie par un mur de CRS, notre petite équipe manque de rester devant les grandes portes en bois de l’Hôtel de ville, tant l’invitation est chaleureuse. Intimidation. Après un contrôle de chaque identité, nous décidons collectivement, pour les délogés (dont certains sont présents), de monter à l’étage du bâtiment municipal et rejoindre la salle Daviel où se tiendront désormais les négociations, alternativement avec la préfecture.

Les négociations se tiendront au rythme d’une réunion hebdomadaire et doivent aboutir à un document partagé qui devra être présenté au prochain conseil municipal, prévu dans un peu plus de deux mois, le 17 juin. Chaque organisation a désigné préalablement au consensus et sur mandat provisoire un membre pour discuter et défendre notre proposition de charte. Sont présents l’État et la Ville de Marseille, représentés respectivement par la préfète déléguée à l’égalité des chances et les adjoints au logement et à l’hygiène et la santé, ainsi que hauts fonctionnaires et opérateurs mandatés pour assurer la gestion des relogements (Soliha et France Horizon). D’autres, pourtant concernés au premier chef comme l’adjoint municipal à la gestion et à la prévention des risques, brillent par leur absence.

2. les débats : intelligence collective contre stratégies individuelles

Dès les premiers échanges, on se rend vite à l’évidence : devant nous, aucun travail sur le fond, on souffle, regarde le plafond, son smartphone dernier cri, et les heures passées : le texte n’a pas été lu. J’avais quitté le monde de l’urbanisme et ses rapports au politique quelques années auparavant, et m’étonne encore naïvement du mépris de l’institution. Aucune remarque sur le contenu de notre proposition, survolée en séance : l’essentiel des observations portent sur la forme. Nos formulations seraient trop obligeantes et directives, et pourraient froisser quelques égos (sic). Deux semaines de travail plus tard, c’en est trop : sans considération pour une proposition venant du « bas », voilà qu’une nouvelle charte nous est fièrement tendue, cette fois écrite de la main des techniciens. Un quasi copié-collé du Code de la construction et de l’habitation, pourtant lui-même très vague sur la question de l’accompagnement des relogements. Très remontés, nous décidons malgré tout collectivement de jouer ce drôle de jeu, et intégrons in extenso le « copié-collé » de notre proposition initiale à leur « code bis », non sans fous rires.

Le document que nous avons construit repose sur l’expérience du réel, celle des délogés, accompagnée par l’expertise de professionnels bénévoles. C’est ce qui fait sa force.

Le document que nous avons construit repose sur l’expérience du réel, celle des délogés, accompagnée par l’expertise de professionnels bénévoles. C’est ce qui fait sa force. Sur le fond, cette charte [3] doit permettre d’encadrer l’ensemble des évacuations faisant suite à un arrêté de péril, d’insalubrité ou simplement préventives lors de menaces d’effondrement d’immeubles en chaîne. Elle doit permettre de sécuriser le parcours et la vie quotidienne des personnes délogées, quel que soit leur statut administratif, sur l’ensemble de la commune de Marseille : transparence de l’information, prise en charge des hébergements, repas, définition de critères stricts de relogement (notion de logement décent et adapté), accompagnement psychologique, etc. Elle prévoit aussi une aide aux propriétaires occupants et garantit un droit au retour dans son quartier d’origine. Nous demandons la mise en place d’un comité de suivi pour évaluer l’application des obligations du document par les pouvoirs publics.

Les semaines s’enchaînent, oscillant entre la gestion de l’urgence et d’interminables discussions hebdomadaires (séances de quatre à cinq heures) avec les représentants de la Ville et de l’État, à disséquer chaque formulation, chaque mot. Nos vies sont rythmées par des réunions quasi-quotidiennes, internes à chaque structure et inter-organisations pour discuter du document. Dans le même temps, la mobilisation sociale est renforcée par les violences institutionnelles dont témoignent chaque jour de nouveaux délogés. Nous organisons la mise en ligne d’une pétition pour soutenir la charte et imposer par la voie légale sa signature au prochain conseil municipal.

Pendant ce printemps de luttes inédites à Marseille, le C5N et la convergence d’associations et collectifs engagés sur l’ensemble du territoire ainsi que des universitaires multiplient les moments de rencontres, prétextes à l’échange, la solidarité et la sensibilisation à la question du mal-logement. Permanences solidaires au Molotov (bar militant en haut de la rue d’Aubagne), banquets des voisins avec stands informatifs et assemblées mi-avril, hommages citoyens aux victimes chaque 5 du mois, et surtout grande agora du quartier de Noailles pour les six mois des effondrements. L’occasion d’échanger des savoirs, et de débattre de la charte.

Mi-mai, un mois seulement après son lancement, la pétition approche dangereusement le seuil des 10 000 signataires, dont le franchissement signifierait un vote obligatoire en conseil municipal, selon une clause prévue au règlement intérieur. Mais devant l’immobilisme des négociations, nous appelons à un rassemblement de soutien devant la préfecture.

État et Ville se rejettent en effet les responsabilités, et quand elles en ont l’occasion se défaussent sur la métropole, troisième acteur institutionnel, grand absent des négociations et pourtant largement compétent. Nous écrivons à Martine Vassal, sa présidente : « Conscients de la nécessité d’action et des moyens importants et à long terme à mettre en œuvre pour relever une ville sinistrée, nous considérons qu’il est de votre responsabilité de répondre aujourd’hui à une situation de crise sociale inédite. La charte que nous soutenons est suivie jusqu’aux plus hautes instances de l’État […] Nous ne pouvons que nous étonner de votre silence ». Ce silence, elle le maintiendra jusqu’au terme des négociations.

Se voyant imposer par la pétition un vote de la charte au prochain conseil municipal, État et Ville tentent de diviser notre coordination de collectifs et associations, aux histoires et modalités d’action différentes. Par des pressions non assumées (tout se passe par téléphone), on veut conditionner la poursuite des négociations à l’abandon de la pétition et du rassemblement. Nous refusons ces pressions individualisées et informelles, et discutons en assemblées, convoquées en urgence. Unanimement, ces provocations sont reçues comme inacceptables et comme une entrave à notre liberté d’expression. Certainement par peur que le mouvement ne s’élargisse, notre délégation est finalement reçue en préfecture alors que le rassemblement et la pétition sont maintenus.

On s’attend à une ambiance de crise à notre entrée dans la grande salle mise à disposition par la préfète. Après nous avoir fait patienter de longues minutes à l’entrée, on prend place autour d’une grande table ovale sous un plafond décoré d’un grand lustre, et toute la pression des dernières 24 heures se dégonfle : une préfète carrément complaisante nous demande d’un ton mielleux si tout se passe bien à l’extérieur, et le pourquoi de la pétition ! Brève explication et acquiescement faussement naïf des élus. On nous propose donc de passer tout de suite au programme du jour : poursuivre le travail du texte de la charte.

Pour nous, ce document doit à la fois répondre à l’urgence des situations, mais aussi proposer des solutions pérennes pour les ménages évacués. De très nombreux retours d’expériences de délogés font notamment apparaître des réintégrations dans des logements insalubres et inhabitables, où seuls des travaux de sécurisation a minima ont été réalisés. Cette question ouvre le débat sur la problématique du mal-logement, au-delà de la réponse immédiate aux désordres structurels du bâti. Les débats sur le fond et la forme se percutent. Une anecdote parmi tant d’autres : élus et fonctionnaires se tortillent sur leur chaise à chaque référence aux articles de loi dans le corps du texte, essaient de les supprimer comme s’ils se sentaient rappelés à l’ordre.

Avec le soutien de milliers de Marseillais et dans un rapport de force qui nous semble favorable, nous obtenons alors gain de cause et actons un protocole d’accord quasi-définitif avec les pouvoirs publics. Le document est détaillé point par point en assemblée générale des délogés le 8 juin, une semaine avant le très attendu conseil municipal du 17 juin. Les délogés, premiers concernés, se prononcent favorablement pour une signature, alors que 1 500 d’entre eux sont toujours dans l’attente d’un relogement définitif. 

Chaima, dans sa cuisine.

« Je ne veux pas revenir ici, c’est trop dangereux. J’ai entamé une grève de la faim. » La mairie vient de lever l’arrêté de péril de son immeuble, avenue de la Capelette. Le syndic prétend que des travaux ont été faits mais rien n’a changé et le bâtiment est très dégradé. En décembre 2018, un morceau du toit est tombé dans la cuisine et a failli écraser Chaima et ses deux enfants. Son loyer était de 600 euros pour 30m2.

Photo A. Micallef.

La fille de Chaima, 6 ans, dans un couloir de son immeuble.

Photo A. Micallef.

3. derniers rebondissements : l’impression de ne rien maîtriser

Mais c’était sans compter sur le mépris des élus. Alors qu’un document partagé avait été acté lors de la réunion précédente, à la veille du conseil municipal, la préfecture nous retourne une nouvelle version « définitive », augmentée de modifications de fonds noyées dans le texte, et dans un format non modifiable.

L’une des clauses disparues du texte renvoyé par la préfecture faisait de l’État le garant de l’application du document. D’après la Ville, l’État se serait désengagé sur ce point, pour des questions d’ordre financier. Dans les faits, ce sont les élus municipaux qui ont fait pression sur le préfet car ils se voyaient dépossédés de leurs prérogatives. Exit les délogés. L’État, soucieux de préserver l’équilibre des pouvoirs, accepte le deal, d’autant plus facilement qu’une mise sous tutelle de la municipalité n’a jamais été envisagée.

Une autre modification majeure porte sur les droits des sans-papiers. La loi prévoit en effet que toute personne, quelle que soit sa situation administrative, doit pouvoir bénéficier d’un toit. C’est une prérogative de l’État. Mais pour le préfet, hors de question de rappeler le droit en ces termes dans la charte, et de montrer à un certain électorat que l’on accorde de la considération aux sans-papiers. La relecture du préfet Dartout est claire : le terme « sans-papiers » doit disparaître du document.

Et puis on veut étrangler la charte : on réduit sa durée à six mois, soit à la fin de l’année en cours. On réduit son champ d’application : la prise en charge des relogements ne serait assurée que pour les évacuations motivées par un arrêté de péril : exit les arrêtés d’insalubrité, exit les évacuations préventives. On remet aux calendes grecques la mise en œuvre d’un dispositif minimum d’accompagnement psychologique, que l’on considère comme un détail. Alors que de très nombreuses familles, pour certaines déjà très fragiles, se trouvent dans des états de détresse psychologique (plusieurs tentatives de suicide), sociale et économique, face à la violence du déracinement.

Une négociation ne peut aboutir que dans un rapport de force collectif, radical
et solidaire.

Notre réponse : « Nous avons reçu ce matin une nouvelle version de la charte du relogement, envoyée par la Préfecture. Alors que ce document ne devait subir que des modifications de forme, l’État tente d’imposer des reculs majeurs sur plusieurs des clefs de voûte du document négocié âprement depuis le 4 avril. En l’état, nous nous réservons sur nos signatures […]. Les événements de ces dernières 24 heures, qui ont nécessité de remonter jusqu’au cabinet du Ministre, nous prouvent encore une fois que nous ne pourrons compter que sur notre mobilisation pour faire appliquer cette charte du relogement. »

Sous la menace d’un échec des négociations, État et Ville acceptent de revenir à la version précédente. La charte de relogement est enfin approuvée au conseil municipal du 17 juin, plus de huit mois après le drame de la rue d’Aubagne. La signature doit avoir lieu dans les jours qui suivent avec les co-contractants, à savoir État, Ville et l’ensemble des organisations non institutionnelles constituant notre plateforme de coordination.

Il est convenu préalablement d’un lieu, qui devra être neutre. La cité des associations est retenue. L’option permet aux deux signataires État et Ville d’éviter une récupération politique et médiatique des négociations à la faveur de l’une ou de l’autre entité. La presse sera là, nous exigeons un protocole qui n’avantage aucune partie : signature autour d’une table-ronde sans siège « présidentiel », prises de vue sur un même plan, etc. Un rassemblement de soutien — tee-shirts « ni oubli ni pardon » imprimés pour l’occasion —, et une conférence de presse sont organisés, cette dernière appuyée par un communiqué commun.

Une semaine passe, puis deux : aucune nouvelle. Après plusieurs relances, on nous fait savoir que le maire ne se déplacera pas tant que le rassemblement est maintenu. Le Château et son chef ont peur. Nouveau chantage, nouvelle tentative de division. On voudrait nous museler. Et puis faire croire que collectifs et institutionnels travaillent définitivement main dans la main. Dont acte. Les institutions signeront de leur côté, nous du nôtre. C’est donc un 8 juillet, par une belle journée de début d’été, devant la salle de concert associative du Molotov, que l’assemblée des délogés et l’ensemble de nos organisations signons la charte de relogement. 

Fatmazoura et ses enfants.

Fatmazoura est enceinte de neuf mois. Elle vit avec ses deux enfants, Yasmime (6 ans) et Seradj (8 ans), dans leur chambre d’hôtel de la rue Vacon.

Photo A. Micallef.

4. avec l’automne arrive la pluie

De nombreux doutes quant à l’utilité des négociations et d’une charte m’ont pendant longtemps traversé, jusqu’aux premières grandes luttes urbaines de l’automne, presque un an après les effondrements de la rue d’Aubagne, et deux mois après la signature de la charte. Avec l’automne arrive la pluie, celle que l’on accuse de tous les maux [4], et qui nous renvoie dorénavant sans autres possibles au drame du 5 novembre. C’est pourtant à la fin de l’été qu’un déclic se produit.

Ce vendredi 23 août, moins de deux mois après la signature de la charte de relogement, la cité de Maison Blanche située dans le 14e arrondissement de Marseille est fortement touchée par un incendie sur neuf étages du bâtiment G. Vingt-quatre familles sont évacuées dans des conditions catastrophiques. Seule la solidarité au sein du collectif des habitants de Maison Blanche et leurs soutiens permettent aux sinistrés d’être hébergés et nourris. La mairie refuse d’appliquer la charte de relogement. Grâce à une mobilisation collective qui remontera jusqu’au cabinet du ministre du Logement, les familles seront prises ponctuellement en charge quelques semaines plus tard. La situation reste encore aujourd’hui catastrophique, et la cité non réhabilitée.

Ce même mois d’août, une dizaine d’immeubles sont évacués dans le haut de la rue Curiol dans le 1er arrondissement : deux d’entre eux menacent de s’effondrer. Sur place, les agents municipaux expliquent aux occupants des immeubles mitoyens qu’ils ne sont pas pris en charge par le dispositif d’accompagnement encadré par la charte de relogement et doivent se reloger par leur propres moyens. Des membres du C5N présents dénoncent immédiatement ces directives, contraires à la loi et aux obligations de la charte. Après un temps de négociation, la muncipalité revient sur ses décisions et prend en charge l’ensemble des occupants.

Le 9 septembre, c’est un immeuble de la société d’économie mixte Marseille Habitat (propriétaire d’un des deux immeubles effondrés de la rue d’Aubagne) qui est évacué dans le bas de la rue Curiol, au no 36. Vingt et un occupants, dont des enfants en bas âge et des femmes enceintes, sont expulsés illégalement par le propriétaire sans aucun acte administratif. Les logements sont démolis à la masse par des employés de Marseille Habitat, assisté des services de police. Ce n’est que plus tard dans la soirée que la sécurité civile constatera l’inhabitabilité, ordonnera l’évacuation des trois derniers occupants et la condamnation du bâtiment. Devant le refus d’une prise en charge dans le cadre de la charte de relogement, les délogés accompagnés du C5N décident d’occuper pacifiquement aux horaires de réception du public les locaux du propriétaire pour le rappeler à ses obligations. L’un des membres du C5N est placé quelques jours plus tard en garde à vue prolongée, accusé de violences aggravées en réunion avec préméditation, à la suite d’une blessure au doigt d’une employée qui serait intervenue à l’ouverture de la porte du siège social du bailleur. Nous y voyons une nouvelle tentative d’intimidation et de criminalisation de nos luttes.

Marche pour le logement, Marseille, 2 février 2019.

Photo A. Micallef.

5. négocier, pourquoi ?

Là comme ailleurs, deux mois après sa signature comme aujourd’hui, la charte n’est pas appliquée. Pourquoi avoir passé tant de temps à la négocier ? Grâce aux rencontres quotidiennes d’habitants de Marseille et au décloisonnement des situations d’indignité vécues sur l’ensemble du territoire, il m’est apparu évident que l’important n’était pas que les institutions aient signé ce document. Paradoxalement, alors que nous nous étions battus pour que les pouvoirs publics apposent leur autographe, c’est finalement notre signature qui revêt une valeur : l’aboutissement symbolique d’un travail collectif, celui de la convergence de regards et de compétences. Celle des institutions n’a aucune valeur — de leur propre aveu puisqu’elles se désavouent toutes seules sans cesse.

Une négociation peut répondre à plusieurs objectifs. Durant ces mois de réunions interminables, on s’est souvent dit, parfois naïvement, que le fait de tisser des relations inter-personnelles avec des élus ou des hauts fonctionnaires, de les sensibiliser à nos revendications, nous permettrait de nous faire entendre. C’était oublier la force des logiques d’appareils qui président aux prises de décision. Malgré de nécessaires stratégies où la psychologie joue sans conteste un rôle, une négociation ne peut aboutir que dans un rapport de force collectif, radical et solidaire.

Ce qui a importé à ce moment, ce sont les heures passées ensemble à nous battre pour les délogé·e·s et tenter d’apporter des solutions, mais aussi des heures passées à traduire ces solutions dans une charte. C’est notre capacité, par cette expérience collective, à réarmer aujourd’hui des contre-pouvoirs grâce à une repolitisation collective de la question du mal-logement, et une meilleure connaissance de nos droits et des institutions. Notre capacité à toucher l’opinion publique ou mobiliser les médias. Ce qui a pesé, c’est l’expérience construite dans les négociations au sein des collectifs eux-mêmes et entre des organisations aux positionnements parfois très différents. En bref, nous l’avons vécu comme un exercice de démocratie ancré dans le réel, celui de l’écriture collective d’un document de politique publique.

Peut-être encore davantage aujourd’hui que par le passé, les élus ne sont presque toujours là que pour exister médiatiquement, protéger la continuité de leur carrière et leur position sociale.

Et lorsque l’on prend le temps d’écouter le témoignage d’un·e seul·e délogé·e, quand on comprend sur le terrain ce qu’est l’abandon des pouvoirs publics face à des situations de détresse et le soutien ne serait-ce que symbolique qu’apporte ce combat, l’inscription noir sur blanc de nouveaux droits et leur réappropriation ont du sens. La charte de relogement est le fruit d’une réelle maîtrise d’usage des délogé·e·s.

Les assemblées plénières et générales, de coordination inter-associatives, l’assemblée des délogés, les commissions spécifiques (juridiques, sur les violences policières….), quasi quotidiennes, sont de réels moments d’échange de savoirs, des espaces de solidarité nécessaire, de liberté, et d’apprentissage de la démocratie. Elles ont permis aux associations de lutte contre le mal-logement, et plus largement aux organisations qui luttent contre les injustices sociales (sans papiers, sans-abrisme…) de mieux se connaître, d’apprendre à travailler ensemble, se structurer et trouver une voie d’unité malgré les tentatives de division venues des pouvoirs publics. Nous avons tenu bon, par-delà nos différences.

Durant les mois d’élaboration de ce texte, le temps des négociations a aussi offert un espace d’échange et de relais citoyen. Il a été un prétexte pour continuer à mobiliser largement (la pétition a atteint 17 000 signatures), passées les premières mobilisations massives de décembre dans l’émotion qui a suivi les effondrements de la rue d’Aubagne.

Fabien, propriétaire d’un appartement sur le cours Lieutaud.

« On a été évacué par la police et les pompiers car un mur appartenant au bâtiment voisin menaçait notre immeuble. On n’y est donc absolument pour rien. La mairie a décidé de nous loger dans un hôtel, moi et ma famille. Aujourd’hui, ils me réclament 9 000 euros. »

Photo A. Micallef.

6. l’aboutissement de la charte : des raisons conjoncturelles ?

Si l’on a obtenu gain de cause, c’est pour des raisons largement conjoncturelles, liées à de savants calculs politiques, qui nous échappaient pour beaucoup. L’issue des négociations s’explique par une pluralité de facteurs, qui doivent peu aux préoccupations sociales des élus.

D’abord, l’énorme pression sociale de la société civile maintenue durant plus de sept mois, étonnamment et heureusement relayée par les médias, du local (Marsactu, La Marseillaise) à l’international (BBC…). L’une des origines profondes de cette formidable mobilisation de toutes et tous, sur laquelle beaucoup s’accordent, est liée au fait que ce drame, par sa centralité géographique et la diversité sociale des victimes, touche les couches moyennes et pauvres. Beaucoup de Marseillais s’y identifient, quand ils ne sont pas directement touchés. Cette mobilisation est le cœur de notre légitimité et pèse lourdement dans les débats.

Ensuite, les autorités cherchent (toujours) à sortir par le haut d’une crise humanitaire, tant les questions du mal-logement touchent à l’injustice sociale produite par nos systèmes politiques et économiques. Je n’ai pas été étonné d’apprendre, par les services mêmes de la préfecture, que nos réunions de négociations faisaient l’objet de rapports circonstanciés au ministère. L’élargissement du conflit fait peur, jusqu’au plus haut niveau de l’État. Et les postures parfois complaisantes de nos interlocuteurs trahissent cette inquiétude, en dépit de leur incapacité agacée à répondre parfois à nos arguments de bon sens. Un discours technocratique nous était alors opposé, à grand renfort de chiffres et d’annonces, laissant penser que cette crise était contenue, et maintenant derrière nous.

Enfin, les stratégies individuelles des professionnels de la politique se sont invitées dans les débats.

Peut-être encore davantage aujourd’hui que par le passé, les élus ne sont presque toujours là que pour exister médiatiquement, protéger la continuité de leur carrière et leur position sociale. L’intérêt individuel prime l’intérêt général, et plutôt que de céder une place chèrement acquise, on préférera le choix du compromis (ou de la compromission). Pourquoi s’étonner qu’un type comme Julien Ruas, adjoint en charge de la prise des arrêtés de péril, et donc au centre de la crise marseillaise, n’ait jamais été une seule fois présent devant la société civile lors des négociations ? Qu’une institution aussi puissante que la métropole, dont les ambitions municipales de sa présidente Martine Vassal sont bien connues, n’ait pas une seule fois répondu à nos appels ? De fait, les élus proches du cabinet du maire et de la majorité municipale, et notamment à l’échelon métropolitain pourtant pleinement responsable des questions d’habitat aujourd’hui, sont restés à bonne distance des négociations, par simple calcul : surtout ne pas être associés à la crise sociale et humanitaire que connaît Marseille depuis les effondrements. Tandis que pour Arlette Fructus, adjointe au logement mandatée par le maire pour animer et accompagner les négociations, l’enjeu est considérable et ce, de son propre aveu : retrouver une légitimité politique largement écornée après les effondrements de la rue d’Aubagne, y compris au sein de sa propre majorité.

L’adjointe au logement incarne en effet à la fois une responsabilité politique sur la question de la lutte contre l’habitat indigne dans le cadre de son mandat, mais également une responsabilité pénale en tant que PDG de Marseille Habitat [5], société propriétaire d’un des deux immeubles effondrés. Mais nombreux sont ceux dans l’équipe municipale qui attendent qu’elle « passe la main », selon les mots de son homologue de la métropole Xavier Méry, prononcés à l’occasion d’un déjeuner informel. Pour lui, la stratégie de l’adjointe au logement est claire : sauver sa position grâce aux négociations sur la charte de relogement en achetant le soutien de nos organisations et occuper « positivement » l’espace politique et médiatique.

Ainsi, tout en maintenant les proches du cabinet du maire à bonne distance, laisser monter au front une adjointe au logement issue d’une autre famille politique relève du calcul. Si les négociations échouent, c’est une outsider marginalisée qui servira de fusible (elle le dira elle-même le jour de l’approbation de la charte de relogement en plein conseil municipal !). Si les négociations réussissent, la majorité municipale récupère la mise en démontrant une volonté de dialogue, et trouve peut-être une issue positive à la crise. L’aboutissement des négociations est donc multifactoriel, pression sociale et peur d’élargissement d’un conflit, stratégies politiciennes et individuelles…, mais ne relève en aucun cas d’un exercice démocratique.

Août 2019, rue Curiol.

Dans les jours précédents, dix immeubles ont été évacués. Tous ne sont pas dangereux, mais la chute potentielle de certains menaceraient les autres : c’est la notion de « périmètre de sécurité ». Ce matin, des dizaines de personnes se pressent pour récupérer leurs affaires avant que les immeubles soient définitivement fermés.

Photo A. Micallef.

7. déprofessionnaliser la politique en commençant par désacraliser le pouvoir ?

La lutte que nous avons portée ne touche pas seulement aux questions de droits et à la recherche de solutions pour les délogés, elle traverse aussi l’imaginaire social et nos représentations dans leur rapport au pouvoir. Un copain expliquait comment, avant la première réunion de négociation, il se sentait illégitime à raconter son expérience de délogé devant des élus et hauts fonctionnaires « sachants ». Il s’est pourtant vite aperçu être bien plus qualifié que ces élus, dont les compétences se résument souvent à la communication, pour le coup parfaitement maitrisée. Nos traditions régaliennes nous ont conditionnés à sacraliser le pouvoir. Le parcours pour y accéder relève tant d’un entre-soi de classe qu’il paraît inaccessible et sacré pour le peuple. Mais lorsque l’on s’attaque à la destitution symbolique du pouvoir, on dérange, et ça marche.

À tel point que lorsque l’on a commencé à organiser de petites actions autour d’un nouveau Collectif du 5 juillet-Touristes en colère, détournement humoristique du C5N composé de faux touristes aisés, gênés par la présence de délogés envahissants et bouffant tous les croissants offerts au petit-déjeuner matinal des hôtels, on a considérablement gêné. L’un des objectifs était d’interpeller les Marseillais sur le silence de la Métropole et l’absence de sa présidente Martine Vassal aux négociations. Et nous apprenions que « Martine », comme l’apostrophe dans ses interventions filmées Britney Hammerson, « leader » du collectif du 5 juillet, avait peur, peur que l’on vienne polluer durablement sa campagne électorale, encore non officielle. Il y a plus longtemps, un autre professionnel de la politique reconnaissait que « les hommes politiques ne vivent qu’à travers leur image, qu’elle en est leur principal capital, que la souiller revient à les souiller dans leurs fonctions fondamentales, et qu’il préférerait dès lors recevoir des gifles plutôt qu’une tarte à la crème [6] ».

***

J’ai commencé à écrire ces lignes il y a maintenant quelques mois. On assiste depuis à des évacuations d’immeubles par centaines, et toujours sans aucune considération pour leurs occupants. Des articles sont parus fin 2019 sur de nombreux cambriolages intervenus après les évacuations. On avait pourtant négocié la sécurisation des immeubles lorsque les propriétaires ou syndics ne le font pas. On avait même proposé des solutions techniques, observant déjà ces pratiques alors que l’on était en négociation : des solutions utilisées ailleurs par les institutions et leurs opérateurs pour des logements vacants, comme la pose de portes et panneaux anti-effraction. On était même allé jusqu’à proposer un montage : un marché à bon de commande lancé sous appel d’offre public, pour permettre aux entreprises retenues d’être immédiatement mobilisables. On nous a répondu que ce serait au cas par cas, mais aucune porte, aucun panneau, n’a été posé. À la place, des chaînes, par dizaines tout aussitôt cassées. On nous a répondu du vent, ou plutôt un courant d’air, celui de portes ouvertes, de souvenirs et de vies envolées.

Les pouvoirs publics espéraient acheter la paix sociale avec la signature de ce document, mais la crise est là, elle est réelle pour beaucoup de gens qui la vivent, la colère gronde et la moindre étincelle peut de nouveau enflammer la rue comme durant les premières semaines de décembre 2018. Les dernières mobilisations du mois de novembre 2019, autour d’une semaine d’hommage à toutes les victimes du mal-logement un an après le drame, et magnifiquement conclues par une grande manifestation réunissant près de 20 000 personnes, montrent que cette crise est profondément ancrée et d’actualité. Mais nous sommes aujourd’hui mieux armés pour nous défendre parce que nous avons trouvé nos propres solutions.

Cette expérience témoigne du mépris du pouvoir politique pour le peuple et la société civile, et de l’incapacité d’une administration contrôlée par ce pouvoir à répondre à une réalité sociale, violente. Nous dénonçons cet arsenal de textes législatifs trop peu protecteurs des délogé·e·s, dispersés dans les codes et la jurisprudence, et adossés à un appareil législatif hors de portée, saturé et inadapté. Il nous a fallu surtout et encore nous confronter à une administration, à tous les échelons de gouvernance, aux ordres des intérêts politiques, déconnectée de la réalité et formée d’une armée de techniciens et d’ingénieurs « soumis au devoir de réserve [7] ». Une haute administration qui n’existe que parce qu’elle se rapproche du pouvoir et s’y soumet. Cette expérience et ses limites, y compris du point de vue de l’activisme, interrogent aussi notre capacité d’action à plus long terme, notre capacité à faire la ville avec les habitants bien sûr, et en dehors des logiques politiciennes et de pouvoir. L’expérience a été belle et forte pour nous, probablement pas pour eux. Comme l’a dit un pote, on a eu l’impression de jouer en dernière division face au PSG. Mais après chaque rencontre, nos voix et nos mains tremblaient moins, hasta la victoria.

Post-scriptum

Emmanuel Patris est musicien, urbaniste et sociologue. Il a été directeur de programmes à la SOLEAM, société d’aménagement de Marseille durant huit ans. Après avoir quitté le monde de l’urbanisme pour devenir musicien, il y revient dans un cadre militant lors des effondrements des immeubles à Noailles et rejoint le Collectif du 5 Novembre-Noailles en Colère (C5N). Il est également co-président d’Un centre-ville pour tous, association de luttes urbaines depuis vingt ans.

Les images qui accompagnent cet article sont issues du projet Indigne Toit mené par le photographe Anthony Micallef et dédié au mal-logement à Marseille. indignetoit.com et sa page Facebook IndigneToit.

Image en entête de l’article : Le jeu Taudis-poly a été créé sur la base du Monopoly pour sensibiliser au mal-logement à Marseille. Le but est de faire fortune sur le dos des mal-logés. Il a été conçu par Fathi Bouaroua (Emmaüs) et l’association Didac’Ressource. Photo A. Micallef.

Notes

[1Référence au début de la chanson italienne antimilitariste et anarchiste O Gorizia tu sei maledetta, composée en 1916 en référence à la bataille de Gorizia où 30 000 soldats ont perdu la vie.

[2La coordination inter-associations se compose du C5N, de l’assemblée des délogés, des associations Un Centre Ville Pour Tous, Marseille en Colère, Destination Famille, Compagnons bâtisseurs et AMPIL, de la Fondation Abbé Pierre, d’Emmaüs, des conseils citoyens et de la Ligue des Droits de l’homme.

[3Téléchargeable sur le site www.charte.collectif5novembre.org.

[4Le jour de l’effondrement, Jean-Claude Gaudin s’est exprimé devant les médias en prétextant que la pluie était à l’origine des effondrements.

[5Marseille Habitat est une société d’économie mixte dont les missions portent sur la requalification de copropriétés dégradées et l’habitat ancien diffus, et la gestion de son parc de résidence. La SEM est propriétaire d’un des deux immeubles effondré de la rue d’Aubagne. L’état extrêmement dégradé de l’immeuble a été attesté par de nombreuses vidéos et témoignages. La responsabilité des effondrements est encore aujourd’hui non établie, une procédure étant en cours.

[6Citation de Jean-Pierre Chevènement lors du procès intenté contre Noël Godin suite à son entartage.

[7Dans un courrier du 23 novembre 2018 ayant fuité, Jean-Claude Gondard, Directeur général des services de la Mairie, rappelait à toutes fins utiles les agents municipaux à leur devoir de réserve, quelques semaines après les effondrements.