Vacarme 82 / Cahier

« Isola », un conte documentaire entretien avec Fabianny Deschamps

Sur une île perdue entre Afrique et Europe, Daï, une jeune chinoise enceinte s’est échouée comme par magie. Chaque jour, elle scrute les visages des migrants qui débarquent par milliers, espérant parmi eux retrouver le père de son enfant. Tandis que le paradis insulaire se transforme peu à peu en un cimetière balnéaire, Daï trouve refuge dans une grotte, une enclave où l’imaginaire est roi, où elle et son enfant à venir pourront peut-être résister à la violence du monde qui gronde au dehors. Mêlant images documentaires et fiction, Isola est un film qui travaille la posture du spectateur et la façon dont il reçoit des images désormais trop banales. Singulier par sa forme et son propos, il a dû emprunter des chemins de traverse pour exister [1]. Entretien avec une réalisatrice engagée.

https://youtu.be/L6H5qwv1YxQ

Il y a un parti-pris formel très fort dans Isola où se mêlent une fiction de l’ordre du conte et des images documentaires très crues. Comment s’est construite cette hybridation entre une dérive imaginaire et poétique affirmée et des séquences extrêmement réalistes ? Ce dispositif formel était-il le moteur initial du projet ?

L’impulsion qui m’a donnée envie de faire le film est venue avec la soudaine arrivée sur les écran d’images de migrants durant l’été 2014 et de la façon dont les médias traitaient des naufrages en méditerranée. J’ai été très choquée de constater combien les images (ou leur portée) était anesthésiées, désincarnées par la vélocité de l’information-spectacle. Je me suis demandée pourquoi je n’étais pas touchée par ces images terribles qui me paraissaient si lointaines et étaient pourtant si proches.

Vous étiez habitée par le désir de témoigner d’une situation qui vous révoltait ?

Pour moi le politique et l’esthétique sont liés. L’idée du film est née à Cannes quand je présentais New Territories un film que j’ai tourné en Chine avec Yilin Yang, une comédienne taiwanaise qui vit à Paris. Toutes les deux, nous regardions les actualités, ce qui se passait à Lampedusa et nous nous sentions dans une espèce de fureur, agressées, impuissantes mais mues par le désir d’agir plus que de témoigner. J’ai tout de suite eu envie d’aller à Lampedusa filmer ces débarquements plus comme citoyenne qu’artiste d’ailleurs dans un premier temps. Mais comment rendre leur puissance à ces images, perdues d’une certaine manière, pour qu’elles retrouvent enfin leur impact, leur contenant. Là j’ai eu l’idée du film, d’intégrer des images documentaires à la trame d’un conte parfaitement non naturaliste. J’avais déjà expérimenté dans New Territories l’élaboration d’une fiction à partir d’une matière documentaire mais avec Isola c’est un choix plus radical où je tente de faire coexister un conte dans l’actualité. La distanciation amenée par le conte construit un écrin qui nous permet de recevoir dans un état émotionnel différent les images documentaires. Tout le dispositif artificiel fictionnel du film est nourri par un langage poétique et une singularité qui nous permet de voir vraiment ces images de débarquement. Le conte permet également de décontextualiser historiquement cette actualité, pour inscrire ces images d’exode, de sauvetage dans une dimension plus globale et mythologique. Le pari difficile, inconfortable et dérangeant pour les spectateurs et pour moi (mais je pense que c’est ce qui m’intéressait), est de mettre en collision l’âpreté des images documentaires avec un univers poétique très décalé du réel, une fiction théâtralisée avec son propre langage. Finalement tout aussi farfelue que soit la fiction dans le film, ce qui est le plus surprenant, sidérant, « surréaliste », c’est l’actualité, le réel. La fiction installe le spectateur dans un état particulier pour recevoir ces images et notamment la scène finale. J’ai l’impression d’avoir écrit tout le film pour cette scène de débarquement où on voit les gens identifiés, photographiés avec des numéros sur les poignets. Le film doit nous amener à une émotion juste devant ce défilé de visages, pour qu’on ne les regarde plus comme des migrants, ce mot fourre-tout très vilain qui ne veut rien dire, désincarné, mais qu’on les voit comme des êtres humains, des visages familiers, ça pourrait être mon voisin de palier, ma tante, ce gamin qui habite en face de chez moi…

« Isola » de Fabianny Deschamps

Vous êtes allée à Lampedusa avant d’écrire ? Comment s’est passée l’élaboration du scénario ?

L’écriture du film s’est déclenchée très vite. J’ai écrit le mouvement de l’histoire en dix jours, ensuite Yilin est tombée enceinte donc j’ai réécrit le film avec en tête cet enfant qui allait naître et les producteurs ont libéré des fonds pour qu’on puisse tourner rapidement. Je voulais filmer avant l’arrêt de l’opération de sauvetage Mare Nostrum en octobre 2014.

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Post-scriptum

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Isola, un film de Fabianny Deschamps, sortie en salles le 06 décembre 2017. http://www.fabiannydeschamps.com/is....

Notes

[1Isola est sorti en décembre 2017 et sera toujours en salles à Paris en janvier 2018.