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Inévitable clairière aimée A propos de De cendres et de braises (2018) de Manon Ott

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Inévitable clairière aimée

Au petit matin la ville est un jeu de cubes et de lumières, d’horizons et d’espaces définis entre les lignes, en creux, en noirs. Des silhouettes graciles se détachent alors vaguement prises au réveil sans doute, tendres de la nuit. Il est des espaces dont on ne connaît plus que la légende ou la rumeur, qui fuitent vers le passé ou les faits divers, dont on ne voit plus ni les lumières ni les noirs, tant leur histoire les assigne. Les Mureaux ont été construits autour des usines Renault de Flins ; les luttes ouvrières puis leur précarisation écrasent les récits possibles sous la tragédie. Manon Ott pose pourtant sa caméra au milieu de la rue, du flux de passants, comme pour tenter un portrait de face de la foule anonyme. De cendres et de braises est une sorte de défi, précieux, à une question urgente : comment décrire ceux qui sont devant soi, pris dans un espace urbain et intellectuel qui les rend insaisissables ? Comment lire entre les lignes ce qui advient là, dans ce lieu, à ceux-là, au présent ?

Aura
C’est ainsi que les philosophes appellent la vibration qui se dégage d’une chose remarquable ; cette petite sensation post-lecture — si on part du principe que tout se lit, des traces d’animaux aux plissements des roches, de la température de vos amis à une ride d’eau sur une rivière. 
Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, Tome 2, 2017

Il me paraît utile de repérer, comme par détour, un lien intime entre la lecture, l’écriture et la réponse apportée par ce film ; celui-ci touche à l’amitié. Décrire au présent est un geste qu’on fait pour les proches. On les regarde attentivement en même temps que la rivière dans laquelle ils se plongent, tant que la ride est celle d’un visage aimé et de l’eau qu’il touche. L’infiniment petit de la description, seule, au-delà de l’amour ou de la bienveillance, rend compte d’une présence, qu’on pourrait alors définir comme une forme limite de l’aura.

Je vois les cheveux noirs explosés au soleil du soir, pris dans le vent, turbulents, intraitables, et le grand sourire, la grande bouche dont les mots s’échappent, précieux, je vois cette femme dont je ne sais rien, je la vois, je la lis dans chacun de ces détails qui l’incluent en même temps que les éléments qui la font vivre, lumières, vents, herbes folles, de ces mouvements, dans l’attention de la caméra, ne sachant au premier abord que cela d’elle. Manon Ott saisit une vibration et la matérialité d’une bouche qui parle, de ces lèvres, de ce visage, de ces cheveux, de ce que montre (et cache) un corps qui choisit de prendre la parole, un corps qui parle.

Or, un jeune homme s’étire de tout son corps qui baille, qui s’emplie d’air, comme un grand chat trop longtemps replié, il est dans un souterrain, entre deux rondes de gardiennage, il s’étire après avoir lu, avant de parler.

Or, des hommes debout se tiennent ensemble devant la caméra, chacun un corps, une djellaba, un pantalon de jogging, une façon de rester là sans bouger, et puis, petit à petit, une façon de s’animer, de se répondre, devant un muret gris, derrière un pan d’immeuble.

Je ne dis presque rien de ce film, sinon qu’il faut le voir, pour vous laisser le découvrir. Je n’écris pas ce que ces corps énoncent, parce ce qu’on entend toujours autre chose que ce qui est dit tant qu’on ne les voit pas le dire. Tout juste mentionnerais-je que s’y évoque un quotidien en question qui nous assaille, un quotidien des corps et des cerveaux où les mots « crise », « ghetto », « travail » ou « charbonner », « collectif » ou « chaine », « délinquant », « en prison », « moi, je me réveillais », résonnent autrement, où l’on évoque le ministre de l’intérieur et celui de l’emploi, lequel devrait-on rencontrer aux Mureaux ? De quand datent nos cartes d’électeurs ? Du jour où l’on a découvert l’envers du décor. Et si je retenais une toute petite assertion parmi tant d’autres plus significatives qui continue de m’ébranler : « Je dis « bonjour » une centaine de fois par jour. » J’invite à lui consacrer l’attention de son auteur, qui a moins choisi de poser notre regard sur eux, que de nous mettre en présence.

Le bâti est détruit en une nuit dans ces « quartiers ». Manon Ott met en scène des paroles dans des espaces « entre », qui se retournent, comme un gant. La friche urbaine produit une poétique propre ici à chacun de ceux qui parlent, le terrain vague entre deux immeubles est le lieu de la cuisson et la minuscule cuisine devient celui de la danse. Un long corps se détache sur un ciel gris, il marche penché, en déséquilibre presque en haut de cette forme géométrique presque parfaite détachée sur le ciel, de colline un peu trop rase. « Notre petit ghetto » dit alors ce qui n’est plus qu’un demi corps effilé, demi car il est pris de la taille, et parce qu’il est tourné vers la vue. Il se retourne comme un sourire, pour finir sa phrase. En quelques mots il a retourné quelques catégories : le ghetto, lieu aimé, et nécessaire, et la friche, lieu de tranquillité temporaire, utile pour prendre de la distance et qui vous ramène à l’intranquillité, au bruit, que vous aimez.

Dans la finitude de notre territoire, il y a l’expansion des prises de parole ; se définit là l’entièreté d’un projet politique, d’emblée écologique et social, démentant le nécessaire conflit entre les deux. Le jardin planétaire cher à Gilles Clément prend forme comme façon d’habiter donc d’exister, de reprendre la parole, autant à l’autre qu’à ce qui vous englue.

Le Tiers-Paysage – fragment indécidé du Jardin Planétaire – désigne la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature. Il concerne les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc.
Gilles Clément, Tiers-Paysage, 2004

Il est une autre raison pour laquelle je n’évoque pas ici les possibilités narratives du film : sa forme choisit un fil rouge d’une présence à l’autre sans que les fragments ne se recomposent tout à fait. Il porte un projet politique il nous lie à ce qui se dit. Je vous laisse le suivre et le perdre, sans en dire plus. Mais je me pose la question, en cinéaste sans doute, mais pour son incidence politique sans doute aussi, et je vous la pose aussi en même temps qu’à Manon Ott, à quelle condition pourrait-on mettre en présence ces paroles dans les espaces en creux, dans un tiers-paysage, sans tout à fait respecter la fragmentation des lieux et des paroles ? La composition musicale originale travaille ici déjà la matérialité sonore unifiée d’un film qui s’oblige à lier, comme on attache, comme on écoute, même en sourdine. Je voudrais voir dans ce film une possible réponse, pour un projet qui serait le nôtre.

Alors, admettons-le, on n’y comprend rien, considérons-la comme un objet technique dont on ne connaît pas l’usage. Une vraie réhabilitation — presque amoureuse : je ne sais pas à quoi tu ressembles, mais c’est exactement ça. Inévitable clairière aimée.
Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, Tome 2, 2017

Post-scriptum

Projections anticipées du film en 2018

Il a été présenté les 2 et le 3 novembre au festival de Leipzig en Allemagne.

Le samedi 10 novembre à 18h30 à l’Espace Jean Vilar à Arcueil dans le cadre du festival Les Écrans Documentaires

Salle Jean Vilar, 1 Rue Paul Signac, 94110 Arcueil

Le mardi 13 novembre à 20h au cinéma « Mon ciné » à Saint-Martin d’Hères dans le cadre des Rencontres Ethnologie et Cinéma de Grenoble

Cinéma Mon ciné, 10 Avenue Ambroise Croizat, 38400 Saint-Martin-d’Hères

Le mercredi 14 novembre à 20h30 au cinéma La Lucarne à Créteil dans le cadre du festival Les Ecrans Documentaires Hors les murs

Cinéma La lucarne - 100 Rue Juliette Savar, 94 000 Créteil

Le lundi 19 novembre à 20h au cinéma Le Champo (Paris 5ème) dans le cadre du ciné-club « Filmer le champ social »

Cinéma Le Champo, 51, rue des Écoles 75005 Paris

Le lundi 19 novembre à 12h15 et le mercredi 21 novembre à 20h à Belfort dans le cadre du Festival Entrevues.