Vacarme 88 / Cahier

le trauma colonial, ce passé qui ne passe pas entretien avec Karima Lazali

Karima Lazali, psychologue clinicienne et psychanalyste, ayant exercé à Paris et à Alger, nous accueille dans son cabinet pour discuter des effets psychiques de l’expérience coloniale. Auteure des ouvrages Le trauma colonial. Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie (La Découverte, 2018) et de La Parole oubliée (Erès, 2015), son travail sur la transmission transgénérationnelle du traumatisme colonial s’ancre dans une approche pluridisciplinaire, à la croisée de la psychanalyse, de l’histoire et de la littérature. Elle montre les effets sans cesse réactualisés de ce trauma irréparable sur les individus, au sein des sociétés françaises et algériennes, ainsi que sur les relations politiques entre les deux pays. Parlant de « mise à blanc » des responsabilités et des mémoires pour décrire les mécanismes de la colonialité française en Algérie, elle n’a de cesse d’interroger la question du dévoilement et de la transmission de l’histoire et voit dans les créations d’une nouvelle génération d’écrivains et de documentaristes une tentative d’appropriation et éventuellement de dépassement de ce traumatisme.

Qu’est-ce qui vous amené à la psychanalyse ? Votre travail clinique est-il traversé par un diagnostic politique, où le psychisme est à la fois façonné par l’oppression et l’aliénation ?

J’étais passionnée par la question de l’inconscient, par le fait qu’un être humain puisse être déterminé par une scène invisible mais fortement agissante. Freud occupe une place fondamentale dans mon travail sur le trauma colonial car, très tôt dans l’histoire de la psychanalyse, il pose l’indissociabilité dans le psychisme de l’individuel et du collectif.

La dimension du politique est là d’emblée. Le politique, loin d’être une catégorie externe à la vie psychique, est une sorte de pliure interne. En effet, dès notre très jeune âge, nous nous construisons dans une dynamique permanente qui va de soi aux autres. Freud, et Ferenczi, Winnicott, Lacan après lui, montrent comment l’expérience du tout-petit enfant fait qu’il est pris d’emblée dans un collectif familial, véritable bain de paroles, d’interactions, au-delà de l’apport de nourriture et des soins physiologiques qui lui sont apportés. Il y a, dès le plus jeune âge, une perméabilité toujours en acte entre le dedans et le dehors.

À l’âge adulte, la frontière que nous percevons entre le dedans et le dehors est rarement interrogée tant elle nous semble évidente. Or, on voit bien que les tout-petits ont une spontanéité qui est perdue par la suite, du fait l’éducation et de la socialisation. En d’autres termes, il s’opère un refoulement qui va fabriquer cette frontière, mais notre expérience première est celle d’une absence de frontière. Le petit, quand il vient au monde, est livré au dehors, livré à son corps organique, livré à sa famille, livré aux éléments de la nature…

Il faut préciser que cette frontière psychique est artificielle et singulière, même si pour des raisons de structure, personne n’y échappe. C’est précisément ce que les psychanalystes entendent dans le terme subjectivité. Pour moi, cela a été fondamental de retourner vers cette expérience du tout-petit, tel que Freud la formalise, pour penser les effets d’une catastrophe historique sur le plan subjectif et social.

« La question coloniale est sans cesse mise hors débat afin que jamais ne se dévoile l’épineuse question de la responsabilité du politique républicain »

Comment expliquez-vous qu’il existe peu de travaux sur les effets psychiques de la colonisation et de la guerre d’Algérie, notamment si l’on compare avec d’autres traumatismes historiques tels que les génocides arménien et juif ?

Je pense que cela fait partie de la colonialité comme système d’effacement et de mise à blanc des responsabilités. Le système colonial est une des expériences inaugurales du capitalisme moderne instituant la marchandisation de l’humain. L’absence de travaux sur les effets du colonial est absolument saisissante, et paraît à la mesure du blanc institué par le politique sur la colonialité. La question coloniale ne peut être traitée et abordée que si elle est reconnue par le politique. Or, elle est sans cesse mise hors débat afin que jamais ne se dévoile l’épineuse question de la responsabilité du politique républicain dans son traitement de l’humain hors de ses frontières métropolitaines. La colonisation française en Algérie reste jusqu’à ce jour l’ombre de la République. Il est donc intéressant de remarquer comment les champs disciplinaires, y compris dans le domaine du soin psychique, reprennent à leur compte l’injonction politique de l’effacement de ce qui s’est produit sur les individus dits « indigènes » mais aussi sur la population « européenne » qui d’une façon toute autre a été impactée par la colonialité.

Qu’entendez-vous par « colonialité » ?

La colonialité est un système politique, économique, social, juridique et humain réglé par des mécanismes précis : clivage et cloisonnement entre « nous » et « eux », fabrique d’une séparation entre colon et colonisé qui tient compte de la question religieuse, refus du pacte républicain, haine de la différence, marchandisation de l’individu autochtone avec pour projet de le dessaisir de sa dimension humaine et politique. Le colonialisme est un fait alors que la colonialité est un système qui occupe une place centrale dans l’économie capitaliste moderne.

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