Vacarme 88 / Cahier

comment j’ai maudit la Lettonie entretien avec Filmon Ghebrezgabher

Filmon Ghebrezgabher fut l’un des vingt-sept demandeurs d’asile passés par l’Italie et « relocalisés » en Lettonie entre septembre 2015 et septembre 2017. Il s’agissait d’un programme ambitieux de l’Union Européenne de répartition entre tous les États membres des personnes arrivant en Grèce et en Italie. 160 000 devaient être « relocalisées » en deux ans, avec des quotas par pays, et une priorité pour les Syriens, les Érythréens et les Irakiens. Ce fut un échec : seulement 28 % de l’objectif furent atteints, et l’absence de solidarité entre les États européens se fit jour, comme le non catégorique opposé par le groupe de Visegrad au programme et la mauvaise volonté d’un grand nombre de pays dont la France, qui accueillit environ 5 000 personnes sur les 20 000 prévues. La Finlande, l’Irlande et la Norvège furent les championnes de ce « plan d’urgence », et les États baltes ont joué honnêtement leur rôle. Sur les 481 relocalisés prévus, la Lettonie en a accueilli 321. Mais quelle est la réalité derrière les chiffres ? L’expérience tragi-comique de Filmon Ghebrezgabher, un jeune étudiant en médecine alors âgé de 23 ans, Érythréen parfaitement anglophone, montre de manière frappante que les États ne sauraient accueillir sans la société civile et le riche tissu associatif de nos démocraties. L’accueil d’urgence, sans l’intense et long travail d’accompagnement des étrangers en exil, est voué à l’échec. Bien qu’il fût invité en Lettonie, c’est le seul pays où Filmon Ghebrezgabher a réellement perdu l’espoir et a eu envie de mourir. Deux ans plus tard, les États européens se serrent les coudes dans leur politique de non-accueil. Mais pour que cette politique triomphe, il faudrait encore qu’ils anéantissent tous les efforts de leurs sociétés civiles.

Comment s’est passée votre arrivée en Lettonie ?

Le 17 juillet 2016 j’ai été transféré en Lettonie depuis l’Italie en vertu d’un programme de relocalisation de l’Union Européenne. Nous étions le second groupe à être accueilli dans ce pays, six Érythréens, cinq hommes et une femme. Dès notre arrivée, nous avons été traités bizarrement. Deux ou trois hommes sont venus nous chercher jusqu’à nos sièges dans l’avion et nous ont emmenés au camp de réfugiés dans un minibus. C’était à quelques kilomètres de Riga, la capitale. Ils ont pris nos empreintes digitales, nous ont donné un paquet de riz à chacun, et, comme nous étions arrivés un vendredi, ils ont dit qu’ils nous reverraient lundi car ils ne travaillaient pas le week-end. Ils nous laissaient au milieu de nulle part, nous ne connaissions rien, nous n’avions rien à manger, on ne savait même pas s’il y avait un supermarché quelque part…

Mais ils ne pouvaient rien faire pour nous. J’étais le seul à parler anglais donc je traduisais pour les autres. Un Érythréen arrivé avant nous connaissait la situation et nous avait apporté du pain. Tout était fermé pour le week-end, nous n’avons quasiment rien mangé pendant deux jours mais la plupart d’entre nous avait connu pire… Le lundi ils nous ont expliqué qu’en tant que demandeurs d’asile nous n’étions pas autorisés à travailler, et que nous aurions une allocation de 2,15 € par jour pour couvrir nos dépenses, internet, nourriture, vêtements… Après quelques semaines j’ai réussi à trouver un travail au noir payé 5 € par jour, et j’avais 2,15 € de transport, donc je gagnais 2,85 € par jour, que j’utilisais pour mon repas du soir, mais au moins c’était une excuse pour sortir du camp tous les jours et cesser de penser !

Si vous avez déniché un travail informel c’est que vous avez trouvé une petite porte d’entrée dans cette société ?

Partout il y a des gens de bonne volonté qui veulent vraiment vous aider. Je travaillais dans une boutique qui vendait des lunettes, ils avaient besoin de quelqu’un pour numériser leurs données. Je passais la journée assis sur une chaise à taper des noms et des numéros de téléphone sur leur ordinateur. J’attendais mon statut de réfugié. J’ai fini par obtenir seulement la protection subsidiaire, en novembre 2016, parce qu’ils ont dit que je ne pouvais pas prouver que j’avais été emprisonné en Érythrée.

C’est vraiment comique parce que pour donner l’asile aux Érythréens tout le monde se base sur un rapport officiel de l’ONU stipulant qu’il y a des atteintes aux droits de l’homme en Érythrée. Et ils vous demandent d’en donner la preuve ! C’est comme si on demandait à celui qui vous tue de donner à votre père ou à quelqu’un d’autre un certificat disant qu’il vous a bien tué. C’est complètement stupide ! Je pense qu’ils le font exprès. Ils m’ont même demandé un jour d’aller à l’ambassade d’Érythrée leur apporter des documents prouvant les études que j’avais faites. Un gouvernement en Europe exigeant d’un demandeur d’asile d’aller chercher des documents à l’ambassade de l’État qu’il a fui, c’est incompréhensible ! Ils m’ont dit qu’ils voulaient vérifier mes documents universitaires pour être sûrs que c’étaient bien mes notes…

Quand j’ai eu mon statut, j’ai commencé une formation pour travailler comme vendeur dans une compagnie américaine. J’étais aussi interprète bénévole. Les autres Érythréens m’aimaient bien car je portais leurs réclamations auprès des Lettons. C’est comme ça que je suis devenu une cible : on a pensé que ces récriminations ne venaient que de moi. À ce moment-là en Lettonie on invitait beaucoup de monde pour parler des réfugiés, il y avait des associations, des ONG, et on me demandait de témoigner, aussi je parlais de notre situation, de ce qui n’allait pas. Ils me répondaient : « Tu as un travail, des papiers, pourquoi tu ne veux pas te taire ? » Je leur disais : « Si c’est pour me taire, pourquoi avoir quitté l’Érythrée ? »

Pourquoi vous demandait-on de vous taire ?

Je critiquais ce qui se passait. Quand vous obtenez votre statut, on vous presse de quitter le camp avec 130 € par mois pour vivre. Or il n’y a aucun moyen d’apprendre gratuitement la langue, de trouver un travail ou un logement. En France il y a des associations, des gens à qui poser des questions mais là-bas il n’y a rien. J’étais bénévole pour la seule association qui travaillait avec les réfugiés et ils ne pouvaient rien faire. Quelquefois ils me disaient, on n’a rien à donner à nos compatriotes, comment pourrait-on vous aider ? En Lettonie, c’est le vide, on ne peut ni partir ni rester. Pendant mon voyage, j’ai connu des conditions difficiles au Soudan mais on espérait que ça irait mieux un jour. En Égypte on attendait la traversée, avec le risque de mourir en mer, mais on attendait quelque chose. En Italie aussi, on était en transit.…

Mais en Lettonie, j’ai fait la pire expérience de ma vie : perdre l’espoir. Même en Érythrée, vous pouvez tenter de passer en Éthiopie ou au Soudan. Les frontières sont surveillées par une patrouille armée qui a ordre de tirer sur les fugitifs, mais je craignais moins la mort qu’une vie sans espoir. Une fois enregistré en Lettonie comme demandeur d’asile, il n’y avait plus de possibilité de demander l’asile dans aucun pays européen, à cause de la procédure Dublin. Je ne pouvais pas étudier puisqu’ils n’autorisent pas les réfugiés à étudier. Je ne pouvais pas avoir une profession parce que je ne parlais pas la langue. Je ne pouvais pas louer un appartement parce qu’aussitôt que les propriétaires me voyaient ils disaient non, nous n’avons rien à louer. Vous n’avez pas beaucoup de perspectives et aucun moyen de sortir de là. Oui, ce fut la pire époque de ma vie. Parfois on plaisantait, on disait que c’était l’Érythrée de l’Europe. Dans les autres pays on a le choix : si on n’aime pas le gouvernement il y a des associations, si on n’aime pas les associations, il y a des églises. Mais en Lettonie, il n’y a personne entre vous et l’État. Et ça c’est comme en Érythrée !

Finalement, vous avez préféré quitter la Lettonie ?

Peu à peu tout le monde partait, et moi aussi je suis parti en décembre 2016, avec l’idée d’aller en France. Bien sûr j’ai vite été arrêté en Allemagne. Comme j’avais peur qu’ils me renvoient en Lettonie, j’avais caché mes papiers. Quand ils ont pris mes empreintes, ils ont vu que j’avais la protection subsidiaire en Lettonie, alors ils m’ont demandé si je voulais y retourner. J’ai dit « non ! ». J’ai expliqué que je travaillais là-bas mais que je n’avais pas le droit d’étudier. Ils ont vérifié auprès des Lettons qui ont demandé de me renvoyer chez eux en promettant de me donner tout ce dont j’avais besoin. J’ai refusé, je voulais continuer jusqu’en France. Les Allemands m’ont alors placé dans un camp pour demandeurs d’asile mais je n’y suis pas resté et après quelques jours j’ai fini par arriver à Paris. Là je n’ai pas réussi à trouver le quartier de la Chapelle parce que j’avais perdu mon téléphone en Allemagne !

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 88. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne et sur Cairn.info.