Vacarme 89 / Cahier

le marteau est son mètre

par

Aucun mélomane n’ignore Ivo Pogorelich ; les autres ne savent pas qui c’est et c’est tant mieux : ils vont le découvrir. Comment les interprétations des œuvres les plus canoniques font-elles encore sens ? Pourquoi continuons-nous d’aller au concert ? La réponse est à chaque fois la même : il faut faire l’apologie du maniérisme, assumer l’idée d’ajouter l’art à l’art. Ou si l’on préfère : reverser la technique — ici pianistique — au service des intensités les plus hautes, de l’art, et donc de la vie, à toute fin de faire taire les puristes.

Il faut imaginer le pianiste malheureux. Du moins le suppose-t-on tant l’abattement et la fatigue suintent. Le frac, d’un autre temps et porté pesamment, n’arrange rien : l’ambiance est spectrale, et les saluts qui ponctuent le spectacle sont raides, embarrassés. Qu’est-il donc allé faire dans cette galère ? Tout du long, le visage apparaît crispé ; la concentration y est contraction, à revers de la dilatation abyssale des tempi. Dans une touffeur irrespirable, les pas sont lourds, lourdes les mains aussi, épaisses comme des battoirs à retourner le clavier. Il faudra d’ailleurs, pendant l’entracte, qu’un accordeur vienne remettre l’instrument en état. Les coups de boutoir sont si intenses que le colossal piano à queue est en effet secoué comme un prunier. Il n’a jamais semblé si justifié de parler d’exécution en lieu et place d’interprétation : les partitions sont passées à la moissonneuse. Un signe ne trompe pas : elles finissent réellement jetées au sol ou écrasées sous le bras, à l’image des œuvres, pliées, démantibulées, excavées. Qu’est-on allé faire dans cette galère ? On ne se connaît pas de goût particulier pour le désastre. L’énigme qu’il s’agit de résoudre est donc la suivante : pourquoi ce qui confine en apparence à un enterrement, fut-il de première classe, réjouit-il autant ? Par quelle voies souterraines s’exhale une si vitale revigoration ?

Cela a lieu autour du printemps depuis quelque temps maintenant et on s’y rend, impatient : le pianiste Ivo Pogorelich donne un récital à la salle Gaveau (Paris). On ne peut pas dire que cela fasse vraiment événement. Il est loin le temps où Pogorelich comptait parmi les têtes d’affiche du microcosme mondial de la musique dite « classique » et garnissait les fauteuils d’un simple claquement de doigts. Le fil s’est suspendu à la fin des années 1990 et a vraiment repris son cours, faussement naturel, dans les années 2010. Il avait commencé de manière tonitruante en 1980. Son histoire a été écrite maintes et maintes fois — la plupart des articles le concernant y succombent. Nous n’y couperons pas.

Au cours de la Xe édition du Concours international de piano Frédéric Chopin, alors que son élimination est envisagée, plusieurs membres du jury s’offusquent, se scandalisent ; Martha Argerich, ancienne récipiendaire célébrée, crie au prodige et quitte le jury. Rien n’y fera. Pogorelich, la vingtaine entamée, ne remporte pas le premier prix ; en lot de consolation, la critique lui délivre le sien néanmoins. Dans la foulée surtout, il signe un contrat avec Deutsche Grammophon, prestigieuse maison de disques, et enregistre, c’est un comble, une série d’œuvres de Chopin, en lieu et place de Dang Thai Son, le vainqueur de la session. Sa réputation est lancée ; les disques se succèdent, suscitant régulièrement des désaccords parmi les spécialistes et le public mélomane. Un solide fan-club se constitue toutefois et entretient la flamme. En sus de ce coup d’éclat inaugural, un élément de la vie personnelle de Pogorelich vient compléter la combinatoire narrative sommaire qui lui tient lieu de carte d’identité publique : il a épousé, cette même année fondatrice, sa professeure Aliza Kezeradze, son aînée de vingt ans et l’héritière d’une illustre tradition pianistique transmise depuis Liszt. Elle meurt prématurément d’un cancer en 1996. Le retrait de Pogorelich de la scène publique, pour une longue période, y est lié. Il n’y est revenu que ces dernières années. Bref, comme il est écrit sans détours dans la biographie — totalement hagiographique — qui accompagne le livret étique du concert [1] : Ivo Pogorelich est une « légende ». La réitération imposée de ces deux exempla, sortis tout droit d’un abrégé de vie de saint — ou de génie ! —, occupe une fonction bien particulière qui tient aux résonances du terme « légende » : ces deux très courts récits font office de couverture et de viatique nécessaire à l’agent clandestin qu’il est. Sa mission est de longue portée et consiste à torpiller de l’intérieur l’ensemble du régime musicien mis en place depuis le milieu du XIXe siècle. Pris dans les rets d’un agencement scénique dont il ne peut plus rien attendre de nouveau, las d’être le protagoniste tardif (ultime ?) d’une lignée perdue, il n’a pas mille solutions : le pianiste d’aujourd’hui doit en faire trop. Là est sa tragique condition et Pogorelich le sait : il faut passer de l’autre côté du miroir.

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 89. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est vente en librairies, en ligne et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Ivo Pogorelich jouera Salle Gaveau (Paris) le 17 mars 2020 - précision : le concert a été décalé au 10 juin 2020. Pour le calendrier complet de sa saison : https://ivopogorelich.com/schedule. Au programme : J.-S. Bach, Suite anglaise n° 3 en sol mineur BWV 808 ; L. van Beethoven, Sonate n° 11 op. 22 ; F. Chopin, Barcarolle op. 60 et Prélude op. 45 ; M. Ravel, Gaspard de la nuit.

Notes

[1On en trouve l’expression aussi sur le site web de Pogorelich où trône cette formule : « Official website of the legendary pianist », https://ivopogorelich.com.