Marine + Matteo l’étreinte populiste

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Loin d’être des partis souverainistes repliés sur eux-mêmes, les partis populistes de droite fabriquent un discours et des pratiques communes à l’échelle européenne. Ils font ainsi des territoires perdus de la globalisation en Europe des ressources pour la résurgence des idéologies fascistes. Le cas italien montre comment les démissions de la social-démocratie devant le néolibéralisme peuvent faire le lit d’une nouvelle étreinte populiste.

Il faut prendre la mesure du séisme politique qui a eu lieu en Italie le 4 mars 2018 : c’est de très mauvais augure pour La République en marche (LREM) et plus généralement pour la démocratie en Europe. Le Parti démocrate de Matteo Renzi s’est effondré laissant la place à deux forces populistes : la Ligue (ex du Nord) et le Mouvement 5 Étoiles (M5S). Adopter un style populiste comme l’avait fait Matteo Renzi pour mieux s’imposer et réformer l’Italie aura alimenté la discorde au sein de son camp. Sa tentative méritoire de forger un consensus de masse européen s’est heurtée au mécontentement généré par les mesures d’austérité de son prédécesseur, l’ex-commissaire européen Mario Monti (2011-2013), à la rébellion suscitée par la réforme du code du travail et au désespoir de milliers d’Italiens qui ont vu leur épargne partir en fumée en 2015. Depuis maintenant une dizaine d’années, la crise de l’Union européenne (UE) favorise les populismes, car les citoyens perçoivent d’un côté l’incapacité des États-nations à répondre aux enjeux économiques, et de l’autre, le déficit démocratique chronique des institutions supranationales. Ce découplage entre pouvoir économique et souveraineté nationale suscite partout des tensions politiques sur lesquelles prospèrent les discours de repli. Certes, le Frexit et l’Italexit semblent beaucoup moins enviables depuis que le Royaume-Uni a claqué la porte, il n’en demeure pas moins que l’UE n’a jamais été aussi fragile.

l’Italie et l’Europe : le désamour

L’Italie est une nation fondamentalement européenne. Son unification tardive s’est inscrite dans un horizon continental et depuis le XIXe siècle elle compte parmi ses intellectuels de nombreux partisans éclairés du fédéralisme européen. Après-guerre, les communistes comme les démocrates-chrétiens s’investirent dans ce projet d’envergure, et ce fut sans conteste une victoire pour la jeune République italienne lorsque la Communauté économique européenne fut instituée à Rome en 1957. La seule expérience souverainiste que l’Italie ait jamais connue, ce fut le fascisme. Voir aujourd’hui resurgir ce terme de l’autre côté des Alpes est donc beaucoup plus inquiétant que de le voir circuler en France où il s’inscrit dans la tradition gaulliste. Plusieurs éléments déterminent cette résurgence.

Premièrement, la panique sociale alimentée par l’afflux de réfugiés sur les côtes italiennes et son instrumentalisation politique, explique le retour fulgurant de la Ligue après les scandales financiers qui l’avaient mise sur la touche en 2012. Depuis la fermeture de la route de la Turquie qui traversait la Grèce et les Balkans, les migrants sont plus nombreux à passer par la Libye et l’Italie. Aujourd’hui, beaucoup d’Italiens ont le sentiment d’être abandonnés par leurs partenaires européens et d’affronter seuls l’urgence humanitaire. Si les étrangers recensés ne sont pas plus nombreux dans ce pays qu’il y a cinq ans, car beaucoup n’y font que transiter, les images médiatiques des embarcations de fortune chargées de migrants ont des effets délétères : en 1992, la Ligue s’était affirmée électoralement en utilisant l’image d’un bateau chargé d’Albanais avec ce slogan « La Ruée non ! » en référence à la mémoire traumatique de l’émigration transatlantique des Italiens. Mais face au drame humain, même le discours de la Ligue a dû parfois évoluer depuis quelques années. Plus question de ne dénoncer que l’invasion comme auparavant : ce serait apparaître par trop inhumain ! Aussi la Ligue prospère-t-elle désormais sur la dénonciation du business de l’accueil, ce qu’elle appelle « profugopoli ». Le terme, inventé en 2016 par Mario Giordano un journaliste proche de la Ligue, dénonce ceux qui s’enrichissent en détournant les fonds publics destinés à l’accueil des migrants. Il consonne avec le terme Tagentopoli qui dénonçait, au début des années 1990, le scandale des pots-de-vin qui avait secoué Milan permettant à la Ligue d’émerger.

Ensuite, les pressions de la troïka ayant conduit au départ de Silvio Berlusconi restent un souvenir cuisant pour beaucoup d’Italiens, indépendamment de leurs orientations politiques. Nombre d’entre eux se sont sentis humiliés d’avoir ainsi été « mis sous tutelle européenne » et se sentent solidaires des Grecs. En plébiscitant le M5S, les Italiens du Sud ont voté pour un parti qui alimente une véritable paranoïa à l’égard de l’establishment européen. La crise de l’euro aura accentué la division entre le nord et le sud du continent. Aujourd’hui, il apparaît évident que l’Europe du Nord est tentée par des formes de populisme de droite et celle du Sud par des formes de populisme de gauche. À l’issue des élections politiques de 2018, l’Italie est traversée par cette division : le Nord a voté pour la Ligue et considère toujours l’Allemagne comme un modèle, le Sud a voté pour le M5S parce qu’il promettait un revenu de citoyenneté au grand dam des Italiens du Nord qui plébiscitent depuis des années le fédéralisme fiscal. L’Italie n’a jamais semblé aussi proche de la division, et les difficultés pour former un gouvernement l’ont confirmé.

L’élection de Donald Trump aura ainsi décomplexé un peu plus le racisme des membres de la Ligue.

Enfin, l’élection de Donald Trump ne pouvait pas passer inaperçue dans un pays où l’image de Silvio Berlusconi avec une chevelure orange a circulé massivement sur les réseaux sociaux au lendemain de l’élection du milliardaire états-uniens (« Il se fait appeler Trump, mais c’est toujours lui ! ») Le fait que les deux grands pays anglo-saxons sortis victorieux de la Seconde Guerre mondiale puissent rompre avec leurs engagements passés et renoncer à leur exemplarité démocratique contribue à désinhiber les pays qui, comme l’Italie, étaient tentés depuis 1989 de relativiser les crimes fascistes au regard de la catastrophe communiste. L’élection de Donald Trump aura ainsi décomplexé un peu plus le racisme des membres de la Ligue. Attilio Fontana a ouvert la campagne des régionales en Lombardie par ces paroles : « Nous ne devons pas accepter que tous les immigrés arrivent ici. Nous devons décider si notre ethnie, notre race blanche, notre société doit continuer à exister ou être effacée. » Durant la campagne, la thèse du « grand remplacement » de Renaud Camus a été relayée avec succès aussi bien par les petits partis néo-fascistes (Forza Nuova, Fiamma Tricolore et Casa Pound) que par les élus de la Ligue dans la très riche Lombardie où le taux de natalité est l’un des plus faibles d’Europe. Alors que ce parti obtenait un résultat record à l’échelle nationale (17 %), Fontana s’est imposé sans difficulté dans cette région où son parti prédomine depuis 23 ans, avec presque 50 % des suffrages contre 29 % à son concurrent. Lors du grand meeting de fin de campagne, sur la place du Duomo à Milan, les journalistes ont relevé la présence d’un drapeau du Ku Klux Klan alors que Salvini affirmait du haut de la tribune : « C’est maintenant qu’on change l’Histoire ! »

Marine Le Pen kiffe les Italiens

En dépit de l’indécision record enregistrée par les instituts de sondage, les électeurs italiens ont bien saisi l’importance du scrutin du 4 mars 2018 et ils se sont mobilisés massivement en faveur des formations les plus importantes afin de limiter la dispersion des voix. Pour beaucoup d’entre eux, le fait marquant de la campagne ce fut la dérive fasciste de la Ligue. Le raid raciste de Macerata [1] a mis en lumière le fait que ce parti s’était étendu sur le territoire en recrutant un peu trop rapidement des personnes issues de la culture néo-fasciste.

Lorsque j’enquêtais dans la Ligue, les cadres étaient très circonspects à l’égard des nouveaux entrants et ils s’assuraient de leur fiabilité avant de les intégrer. Avec le changement de leadership, la volonté de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions (comme l’avait précédemment fait le Front National [FN] en France) a prévalu sur la prudence. Au lieu de prendre des distances par rapport aux représailles racistes de Macerata, Matteo Salvini a déclaré qu’il ne fallait pas s’étonner qu’on en vienne à de telles extrémités.

Le leader de la Ligue est populiste et fier de l’être. Totalement décomplexé, il s’est imposé en rajeunissant le style du parti. Très tôt, il a pris position contre le népotisme du clan Bossi, ce qui lui a ensuite permis de s’imposer à la tête de la Ligue lorsque Roberto Maroni a été élu président de la Lombardie. Omniprésent sur Radio Padania, il a su regagner la confiance des sympathisants après les révélations sur le détournement des fonds publics alloués pour les campagnes et les liens du trésorier avec la mafia calabraise. Afin d’occuper l’espace laissé vacant à droite, il s’est inspiré de la dé-diabolisation incarnée par Marine Le Pen. Sa campagne de 2018 aura été marquée par une rupture esthétique très nette : le vert a été abandonné au profit du bleu de la droite européenne afin d’accréditer sa légitimité gouvernementale. Il a troqué sa veste de survêtement « Milano » pour un complet bleu foncé. Depuis 2013, il a voulu faire de la Ligue un parti national contre l’avis d’Umberto Bossi et, comme l’indiquent ses affiches de campagne, il vise effrontément la place de Silvio Berlusconi : « Salvini Premier » [2]. Il se fait appeler « le Capitaine » par les militants qui reprennent en chœur dans les meetings « il n’y a qu’un capitaine ». Aussi ridicule que cela puisse paraître, le mythe de l’homme fort fonctionne à plein régime en ces temps de crise.

Comme les fonds de la Ligue restaient bloqués par la magistrature, Matteo Salvini a créé une nouvelle formation (« La Ligue de Salvini ») et grâce à la générosité des banques russes, il a rempli les caisses. Il s’agit en réalité de dons déguisés consentis par Vladimir Poutine aux partis de l’extrême-droite européenne. Les banques font immanquablement faillite juste après avoir accordé ces prêts. Le FN a ainsi reçu plus de dix millions d’euros [3]. Ces transactions financières opaques sous-tendent les rapprochements politiques que nous observons actuellement. Matteo Salvini et Marine Le Pen se sont connus sur les bancs du Parlement européen, entre deux absences. Ils partagent un même credo idéologique : Marine Le Pen s’inscrit dans la filiation de la « révolution nationale » qui correspond à la première phase du fascisme historique et Matteo Salvini fréquente depuis longtemps les néo-fascistes milanais. Les politiciens italiens s’inquiètent aujourd’hui des liens et des collaborations qui se sont noués entre les deux leaders. Frédéric Chatillon, un proche de Marine Le Pen, s’est installé à Rome et gère sur place les relations du FN avec la Ligue et Casa Pound [4]. L’immixtion de l’extrême-droite française n’est pas bien perçue par les Italiens qui identifient le FN à un parti néo-fasciste, ce qui n’était pas le cas de la Ligue de Bossi. Cette perception est partiellement erronée puisque, sans revendiquer explicitement l’héritage mussolinien, la Ligue aura permis à des personnes issues de la culture néo-fasciste de se faire élire. Face à elle, il n’y a jamais eu de « cordon sanitaire » en Italie, mais une attitude moqueuse et condescendante que les élus de ce parti ont su habilement retourner pour mieux faire circuler leurs idées xénophobes [5].

Carlo Hebdo, « Enlarge your Le Pen »

Les partis néo-populistes, nationalistes par définition, n’étaient pas naturellement portés à se coaliser pour élaborer une stratégie commune. La crise de l’euro, l’émergence d’Alba Dorada en Grèce, puis l’élection de Roberto Maroni à la tête de la Lombardie en 2013 ont favorisé le dialogue : plusieurs rencontres ont eu lieu à Milan et nous commençons seulement à percevoir leurs effets politiques. Le 19 décembre 2014, tout le gratin du national-populisme européen était réuni dans le palais de la province de Milan à l’initiative de deux élus de la Ligue (qui a ensuite nié avoir été informée de l’initiative). L’objectif des protagonistes n’était pas seulement de confronter les expériences nationales pour appliquer chez soi ce qui fonctionnait déjà chez les autres, mais également de créer une union des partis populistes de droite contre l’immigration de masse. L’objectif affiché, c’est la préservation d’un « espace boréal chrétien, humaniste et prospère » qui, en réalité, fonctionne sur l’exclusion. Il ne s’agit donc pas uniquement d’euro-scepticisme : les élus populistes puisent dans les caisses de l’UE pour développer leur propre vision du continent dans la lignée des conceptions ethno-nationalistes de Jean Thiriart, un « rouge-brun » qui avait fondé le mouvement Jeune Europe dans les années 1960 [6]. Cet ancien collaborateur belge préconisait une union des « peuples caucasiens » avec les Russes pour contrecarrer le multiculturalisme anglo-saxon. Ces racines idéologiques éclairent le rôle de modèle que la Russie de Vladimir Poutine est amenée aujourd’hui à jouer auprès des néo-populistes européens, comme au temps de la Guerre froide, mais avec une orientation bien différente. La nouvelle droite française, la Ligue et le Vlaams Belang s’inscrivent clairement dans cette filiation idéologique.

Matteo Salvini et Marine Le Pen se sont connus sur les bancs du Parlement européen, entre deux absences.

En novembre 2014, Matteo Salvini fut l’invité d’honneur du FN lors du XVe Congrès de Lyon et Marine Le Pen l’a rejoint à Rome pour son grand meeting du printemps 2015. Les deux leaders veulent se donner une façade respectable afin d’accéder au pouvoir et changer l’UE. La télévision italienne l’affirme : « Matteo et Marine, c’est l’extase ! » Dans une vidéo réalisée par le leader de la Ligue à la veille des élections françaises de 2017, Marine Le Pen envoie un baiser aux Italiens [7]. Le satiriste piémontais Andrea Federico Cecchin a produit un jeu de mots pour mieux définir l’effet électoral du nouveau duo populiste. Pour son site Carlo Hebdo, il a réalisé un montage photographique représentant Matteo Salvini avec une perruque blonde et ces mots : « Enlarge your Le Pen » (en référence au slogan historique : « La Ligue l’a dur ») [8].

Entre temps, la présidente du FN est parvenue à coaliser la plupart des partis populistes du Parlement européen pour former un groupe euro-sceptique qui compte une vingtaine d’euro-parlementaires parmi les Hollandais (PW), les Autrichiens (FPÖ), les Italiens (Ligue), les Suédois (Démocrates de Suède), les Slovaques (Parti national slovaque) et les Belges (Vlaams Belang). Lors du 1er mai 2018 elle a tenté de réunir à Nice l’ensemble des représentants du groupe parlementaire l’Europe des Nations et des Libertés (ENL) en vue des élections européennes de 2019, mais cette ambition européenne semble soudain déranger Matteo Salvini et Geert Wilders. Leur absence est un camouflet pour la présidente du FN.

Dans son allocution de Nice, Marine Le Pen a salué la « belle opération de communication » du mouvement radical Génération identitaire, qui a mené sous la bannière « Defend Europe », des actions anti-migrants sur la frontière italienne. Or, ces initiatives ne sont peut-être pas étrangères au refroidissement soudain des relations entre Matteo et Marine. Début avril, le leader de la Ligue s’était plaint auprès des diplomates français que des policiers de leur État avait violé la frontière italienne pour s’emparer de migrants qui s’étaient réfugiés dans les locaux d’une ONG à Bardonecchia. En Italie, la France a désormais l’image d’un pays qui prône la solidarité, mais chez les autres ! En février, les Italiens s’étaient indignés du sort tragique d’une Nigérienne enceinte refoulée par les policiers français. Elle est morte peu de temps après à Turin en donnant naissance à un enfant prématuré. Tous les jours, des femmes et des enfants étrangers ou d’origine étrangère sont refoulés en Italie par la police française. Les tensions qui émergent entre les deux pays autour de la gestion de la frontière hypothèquent l’idylle entre les deux leaders, voire l’union des populistes européens. La droite italienne espère en effet que les migrants s’en aillent au plus vite vers les pays du nord, tandis que les Français, les Autrichiens et les Suisses veulent qu’ils restent en-deçà des Alpes, et cette logique d’endiguement nationaliste se rejoue sur toutes les frontières du continent, du sud vers le nord. Les Européens devront affronter ensemble ce problème s’ils veulent sauvegarder leurs principes.

Au lit avec Salvini

Les partis populistes européens récoltent le ressentiment de ceux qui vivent en marge des cités multiculturelles qui forment désormais les centres moteurs du capitalisme globalisé. En Italie, les sociologues ont relevé que la Ligue s’était emparée des espaces marqués par la récession et culturellement démunis pour affronter les changements socio-économiques. Aussi bien Marine Le Pen que Matteo Salvini ont décidé d’investir ces territoires perdus de la globalisation. En s’installant à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), Marine Le Pen a choisi de représenter un département où la gauche avait échoué, qui pourrait ensuite lui servir de tremplin pour élargir son électorat populaire. De son côté, Matteo Salvini a entrepris de s’implanter en Calabre pour couronner sa stratégie d’expansion nationale. Le défi était de taille après des années d’insultes anti-méridionales ! Mais il est parvenu à s’y faire élire sénateur. Ce parachutage symbolique pose néanmoins un certain nombre de questions. Son parti a notamment obtenu 13 % des suffrages à Rosarno. En 2009, cette ville fut le théâtre d’une révolte des ouvriers agricoles africains contre la gestion mafieuse de la récolte des oranges. Les raids racistes qui eurent lieu en représailles conduisirent les autorités à déplacer la population étrangère pour éviter un pogrom ! Ce nouvel ancrage renforce son image de dur prônant l’autodéfense et laisse planer des doutes sur l’appui éventuel qu’il aurait pu recevoir des clans. La mafia, parce qu’elle exploite le travail clandestin, profite indirectement des politiques migratoires restrictives.

Les partis populistes européens récoltent le ressentiment de ceux qui vivent en marge des cités multiculturelles.

Dans cette région difficile, le leader de la Ligue attise le ressentiment des plus pauvres contre ceux qu’il appelle les « faux réfugiés ». Pour dénoncer les privilèges dont jouissent ces derniers, il est allé dormir dans l’une des principales structures d’accueil du pays : le camp Cara di Mineo, près de Catanzaro, qu’il définit comme le plus « grand centre commercial de chair humaine d’Europe » [9]. La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux. On y voit Matteo Salvini couché dans un lit avec le tee-shirt de campagne où il apparaît avec Marine Le Pen : « Salvini plus Le Pen, une autre Europe est possible ». Depuis son lit, il rédige sur une tablette le compte-rendu de sa journée au camp. Son discours s’adresse principalement aux politiciens — comme s’il n’en était pas un — car c’est surtout eux qu’il dénonce !

Montage photographique de la série des mèmes « Salvini dormant » : « Salvini dormant avec le “faux réfugié” de ses rêves »

Montage photographique de la série des mèmes « Salvini dormant » : « Salvini au bois dormant ». Cette image et la celle ci-dessus ont été réalisées par Gianfranco Fedele et diffusées par les « vrais patriotes » depuis la page Facebook « I Marò e altre creature leggendarie ».

Cette image de « Matteo Salvini couché » a ensuite été démultipliée en une série de mèmes par les « vrais patriotes ». Les mèmes sont des images issues de films, de séries ou de jeux vidéos qui sont reprises, transformées et mixées avant d’être mises en circulation sur les réseaux sociaux. Elles fonctionnent d’autant mieux qu’il s’agit de séries d’images stupides. Représenté couché (comme le Bouddha de Wat Pho) Salvini dégage une sérénité totalement déplacée dans un centre d’accueil pour migrants. La circulation de cette image a un effet paradoxal : elle adoucit considérablement les positions ethnicistes du leader de la Ligue. Cette image évoque également celle plus ancienne du « Salvini dénudé [10] » prise dans un hôtel parisien (un peu sur le modèle des clichés iconiques de Marilyn Monroe). De toute évidence, l’appeal politique du leader de la Ligue fonctionne sur des critères totalement différents de celui de ses prédécesseurs. Sa posture de séduction féminine contraste radicalement avec les représentations verticales d’Umberto Bossi. Cette image peut néanmoins être lue sous un autre angle : le mème de Salvini, au lit avec un Africain, n’apporte rien aux migrants ; au contraire il renforce les clichés qui sur-sexualisent aussi bien les noirs africains que les gays.

Les mèmes ont joué un rôle important dans la campagne états-unienne. L’Alt-Right a mis en circulation un grand nombre d’images recomposées favorables à Donald Trump et hostiles à Hillary Clinton. Ce qu’ils pratiquent, c’est le « lulz », la déconne provocatrice. Cette technique appartient en propre à l’extrême-droite (on pourrait la faire remonter au futurisme). Selon Jared T. Swift, un suprémaciste blanc, une bonne partie du soutien de Donald Trump a joué sur la plaisanterie tout en étant sincère. Grâce à cette stratégie, l’Alt-Right est parvenue à pousser la fenêtre d’Overton [11]. Les gens ont adopté leur rhétorique, parfois même sans s’en rendre compte : c’est une manière de préparer le changement… Les personnes qui regardent ces montages visuels ne comprennent pas leur provenance idéologique, ni même leur sens véritable. À travers eux, les activistes d’extrême-droite souhaitent conditionner l’opinion publique, et ils sont aujourd’hui persuadés qu’ils ont « trollé » les États-Unis en amenant les électeurs à voter pour le mème de Trump.

Le spectacle politique est profondément modifié par ces nouveaux langages visuels. Nous mesurons encore difficilement l’impact de cette mutation digitale. Certains observateurs pensent que ces nouveaux usages favorisent le populisme. Les leaders populistes créent à travers les réseaux sociaux une illusion de proximité qui leur permet de passer outre les instances de représentation classiques. Avec Salvini nous ne saurions être plus proches puisque nous sommes dans son lit ! Le leader a su très habilement adapter les modalités de communication de la Ligue à l’ère digitale. Il a pris l’habitude de réaliser avec son téléphone portable de petites vidéos qu’il diffuse ensuite sur sa page Facebook. Ce faisant il renouvelle « la politique à faire soi-même » qui distinguait le style de la Ligue depuis ses origines. Cette nouvelle manière de communiquer avec ses sympathisants a sans aucun doute favorisé son succès. Ses followers partagent son indignation en temps réel et le suivent dans ses combats. Ses petites vidéos dénoncent généralement ce qu’il prétend être les conditions avantageuses dont bénéficient les réfugiés (un toit, une parabole et des repas gratuits) au détriment des Italiens, dont beaucoup vivent toujours dans des conditions précaires depuis les tremblements de terre de 2016. Au cours de la campagne, la Ligue est parvenue à créer un consensus autour de l’idée que l’accueil devait être géré différemment. Elle l’a donc bel et bien emporté sur ce point.

L’héritier infidèle d’Umberto Bossi a surpassé Forza Italia et met aujourd’hui en péril les plans de son leader. Les veto croisés de Silvio Berlusconi et de Luigi Di Maio empêchent néanmoins Matteo Salvini de devenir Président du conseil. Dans L’échec en politique, Marc Abélès montre que la succession n’est jamais quelque chose d’évident : Matteo Salvini n’est pas dans la continuité, mais dans la rupture aussi bien à l’égard de Bossi qu’à l’égard de Berlusconi. Il aura fallu que le vieux leader de la Ligue se rende chez Silvio Berlusconi, le 9 mai 2018, pour que la situation se débloque en faveur d’un gouvernement Ligue-M5S, mais le leader de Forza Italia a refusé de voter la confiance. La situation actuelle est pour le moins tordue dans la mesure où Berlusconi se présente comme l’homme d’expérience qui saura garantir le respect des institutions face à un gouvernement qui suscite beaucoup d’appréhensions.

Cette combinaison inédite dans la vie politique italienne met en évidence une fracture d’un genre nouveau qu’il faudra élucider. En attendant, le cas italien vient de prouver que les partis populistes ne fonctionnaient plus comme des épouvantails permettant aux élites de se maintenir au pouvoir. Aux États-Unis, une partie d’entre elles ont déjà adopté le discours populiste pour mieux investir les institutions. L’Europe se défait. Il est encore possible d’enrayer le processus, à condition de ne pas laisser à la droite populiste le monopole de la critique. C’est à cette seule condition que nous parviendrons à nous dégager de l’étreinte populiste.

Post-scriptum

Lynda Dematteo est chargée de recherche au CNRS. Elle est l’auteure de L’idiotie en politique. Subversion et néo-populisme en Italie, Paris, CNRS Éditions-Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2007.

Notes

[1Dans cette ville des Marches, une jeune femme italienne a été violée et assassinée par trois Nigériens en février 2018. En représailles, Luca Traini (un ancien candidat de la Ligue) a blessé six ressortissants africains et tiré sur le siège du Parti démocrate. À l’issue de cette affaire, la ville fut le théâtre d’une grande manifestation antifasciste, mais la Ligue, auparavant inexistante dans cette ville, a ensuite recueilli 20% des suffrages.

[2Ce qualificatif était auparavant réservé au tycoon italien.

[3Le Monde, 18 novembre 2016.

[4Marine Turchi, « Marine est au courant de tout… ». Argent secret, financements et hommes de l’ombre, une enquête sur Marine Le Pen, Paris, Flammarion, 2017.

[5Lynda Dematteo, L’idiotie en politique, CNRS Éditions-Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2007.

[6Nicolas Lebourg et Jean-Yves Camus, Les droites extrêmes en Europe, Seuil, 2015.

[8Carlo Hebdo produit des photomontages sur l’actualité italienne. Son auteur s’est fait connaître pour ses mèmes « à vélo avec Renzi » (le vélo étant l’accessoire obligé de tout élu du Parti démocrate).

[10Cette série de photos réalisées pour la revue « people » Oggi en 2014 avait déjà déchaîné la toile comme le rapportait La Repubblica : http://milano.repubblica.it/cronaca....

[11La fenêtre d’Overton (du nom du politiste Joseph P. Overton) est la fenêtre de discours que le public est prêt à accepter. Cette expression est utilisée par les médias polémistes qui s’efforcent de faire passer de nouvelles idées.