Vacarme 84 / Cahier

les nouvelles plumes musicales du journalisme arabe

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les nouvelles plumes musicales du journalisme arabe

Dans un monde arabe étouffé par les contre-révolutions, difficile de desserrer l’étau, difficile de donner de la voix. Pourtant de nouvelles voix émergent, un nouveau journalisme, autour de projets collectifs comme Ma3azef. Réunissant artistes et écrivains venus de tout le monde arabe, ce site de critique musicale arabophone invente avec énergie de nouvelles façons de parler musique.

« Un jour j’ai écrit un statut Facebook à propos d’un musicien et de politique, un des éditeurs de Ma3azef est tombé dessus (parce qu’un ami commun l’avait partagé). Et de là ils m’ont contacté et m’ont proposé d’écrire pour eux ». Presque par hasard, Shady Lewis est ainsi devenu ces dernières années un des contributeurs réguliers de Ma3azef, un projet sans précédent dans le monde arabe : une plateforme d’articles et de playlists, entièrement arabophone dans ses contenus, consacrée à la critique de musique. L’œuvre de contributeurs disséminés aux quatre coins du monde arabe et même du monde. « C’est un projet unique et très spécial […] Avant ce site, on n’avait aucune plate-forme pour écrire, parler et discuter de musique en arabe. Ça a suscité la création d’un vaste réseau de contributeurs, de musiciens et d’un public ».

Sur le modèle du site Pitchfork, aucune différence n’est faite entre musiques savantes et populaires.

À l’heure où l’on s’interroge sur l’avenir de l’arabe littéraire [1], face à la poussée de l’anglais parmi les jeunes, un tel site Internet marche en apparence à contre-courant. Pourtant, loin d’être un site confidentiel, depuis sa création fin 2012 Ma3azef ne cesse de gagner en notoriété et en visibilité, tandis que son équipe s’élargit. D’une petite équipe de quelques personnes, il est passé aujourd’hui « à un noyau de cinq personnes, et plusieurs dizaines de contributeurs et relecteurs » selon Ammar Manla Hassan, le spécialiste du rock dans l’équipe, et l’un des principaux artisans du projet qu’il a rejoint en août 2015. Et le public suit : « En décembre 2015, on avait 40 000 personnes qui nous suivaient sur Facebook, maintenant 300 000 ».

Pendant que de grands quotidiens arabes comme al-Hayat [2] sont sur la sellette, ou que d’autres comme As-Safir [3] ont déjà disparu, Ma3azef détonne dans ce contexte de crise sans précédent de la presse. Plus encore, l’effervescence autour d’un tel projet rompt avec l’image d’un monde arabe saturé d’une atmosphère de mélancolie post-révolutionnaire, où la jeunesse serait désormais apathique.

les omnivores

Le projet affiche d’emblée une certaine malice dans son nom à double sens qu’explique Ammar, « D’une part cela veut dire l’usage d’instruments dans la musique. Mais d’autre part le terme a une valeur morale aussi [on pourrait le traduire par « musicoter »]. La différence entre « Ma3azef » et « instruments », c’est la même qu’entre sexe et adultère. Alors que les deux décrivent la même chose, le premier sens est purement descriptif, et le second décrit et condamne en même temps ». Un sens de la provocation douce, qui se retrouve dans le contenu des articles. Un dossier sur les chants (« anachid ») du djihadisme voisine ainsi avec un article sur Bob Dylan, ou l’histoire d’un synthétiseur historique (le Roland 808) [4]. Sur le modèle du site internet Pitchfork, devenu l’autorité en matière de musique rock et électro alternative dans le monde depuis les années 1990, ou bien d’un Alex Ross, le critique du New-Yorker, qui passe de Radiohead à Beethoven d’un papier à l’autre [5], Ma3azef promeut un certain type de plume omnivore. Aucune différence n’y est faite entre musiques savantes et populaires, et ce n’est ni celle, chargée et datée, d’un journalisme gonzo où le critique-rock se met lui-même en scène comme une star (à l’image de Rock’n’Folk en France), ni celle, au contraire très pauvre, de tabloïds centrés sur les stars et leurs moindres mouvements. Cette dernière forme d’écriture est largement dominante dans les pages cultures des journaux arabes aujourd’hui : même dans de grands titres réputés comme Al Akhbar, on parle surtout d’une star comme Georges Wassouf, un chanteur syrien à mi-chemin entre héritier des grandes voix et superstar, pour évoquer son passage dans un défilé de mode [6] sans jamais aborder sa musique.

Image Ma3aref

Parfaitement à rebours d’une logique qui voudrait que le format exclusivement numérique du magazine le pousse plutôt à valoriser l’éphémère et les formats courts, Ma3azef privilégie les papiers longs, fouillés, avec la liberté d’être hors de l’actualité : à l’opposé de la majorité de la critique de musique, le site ne note pas les albums, et se place à l’écart de toute la logique de communication des maisons de disques et des artistes. En conséquence, la plume est parfois féroce, et les thématiques toujours inattendues allant du décorticage de la conception d’un morceau jusqu’à l’économie qui le fait circuler.

Plus encore, le projet relève un défi spécifique et inédit par sa façon de parler de musique arabe. Car la musique est depuis longtemps un sujet peu abordé dans la région : « au fond on a des choses sur le théâtre et les paroles d’un Ziad Rahbani [musicien libanais connu pour son militantisme politique], et pas grand chose sur sa musique. La musique, ça a toujours été le parent pauvre des pages culture. Les plasticiens, les architectes sont mieux intégrés au champ culturel arabe, ceux qui parlent de musique ont toujours été une tribu à part […] » rappelle Yves Gonzales-Quijano, spécialiste des pratiques culturelles qui tient le blog de référence Culture et politique arabe[ [https://cpa.hypotheses.org.]]. Il rappelle aussi qu’Edward Saïd, un des rares intellectuels de sa génération à avoir écrit sur la musique, a plusieurs fois souligné son incompréhension face à toute la musique arabe (populaire comme savante), à laquelle il préférait de loin la musique classique européenne [7].

Parler de musique sans faire de distinction a priori entre savant et populaire est un défi de taille dans le cas de la musique arabe, où quelques grandes figures intouchables (les divas comme Feyrouz) occupent tout l’espace légitime, pendant que les pop stars à clips apparues depuis les années 1990 sont aussi largement écoutées par la population que ramenées par les intellectuels à un simple phénomène économique. Ma3azef a ainsi inauguré une manière bien particulière de parler de musique arabe. « Lorsque l’on parle des divas, ce n’est pas de Feyrouz ou d’Oum Kalthoum… Mais plutôt de divas oubliées comme Wedad, Nahawand ou Ruba Al Jammal », souligne par exemple Ammar. Le site se fait fort de passer sans ménagement de la grande musique historique des années 1950 à ces stars oubliées, des pop stars du label Rotana [8] aux producteurs de hip-hop ou aux groupes de rock alternatifs actuels. En cela, c’est aussi un reflet des évolutions de l’écoute dans le monde arabe : on redécouvre désormais les grandes voix des années 1950 via Youtube [9], une plate-forme qui a rendu disponibles des musiques impossibles à écouter jusque-là (faute de rééditions), tandis que le rap (genre le plus écouté au niveau mondial) est l’une des musiques les plus dynamiques dans la région.

la politique en sourdine

Une autre figure imposée guette aussi le site, la question politique. Comme l’explique Maan Abu Taleb, l’un des fondateurs, dans une interview récente, « que le Guardian écrive sur la musique arabe ou Al Akhbar, c’est toujours, toujours, le message politique qui est discuté. Jamais la valeur artistique. C’est comme si, parce que vous étiez arabe, vous n’aviez pas le droit de faire de l’art. Seulement de faire des déclarations politiques » [10]. Dans son fonctionnement même, c’est une problématique qui touche par ricochet Ma3azef, puisqu’il est potentiellement beaucoup plus facile de demander des subsides en tant qu’outil de promotion de la démocratie plutôt que site de journalisme de musique indépendant. Un tel discours d’indépendance est ainsi lié à la possibilité de faire appel à de nouveaux partenaires, comme AFAC (Arab fund for arts and culture) [11], aujourd’hui l’un des principaux financeurs de la culture dans la région.

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 84. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est disponible en librairies, en ligne, par abonnement et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Pierre France est doctorant en sciences politiques. Il a réalisé une série d’articles sur la musique arabe pour Orient XXI et Middle East Eye.

Notes

[5Alex Ross, Listen to This, XXX, 2015

[8Label saoudien, propriété de l’homme d’affaire Walid Ben Talal, qui a redéfini le paysage de la pop arabe depuis les années 1990 en exerçant un quasi-monopole.

[9Voir à ce sujet, notre article intitulé « Les archives sauvages de la musique arabe », Orient XXI, 14 décembre 2017, https://orientxxi.info/lu-vu-entend....