le féminisme est plus que le féminisme

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Longtemps, la gauche ne s’est pas préoccupée de l’égalité entre hommes et femmes. Elle partait du principe que celle-ci découlerait de l’égalité sociale considérée comme le seul véritable front de lutte. Les féministes étaient priées d’attendre. L’égalité des droits entre les sexes fut donc obtenue au prix de luttes menées malgré une partie de la gauche. S’il y a eu coïncidence des progrès sociaux et de l’émancipation des femmes, les deux mouvements d’égalité sont autonomes. Ils trouvent leur commune source dans le déclin du capital. Or, le capital regagne des batailles. Menacera-t-il l’égalité des sexes ? Pour ne pas perdre de terrain, il faut interroger le poids de l’héritage, comme appelait à le faire Beauvoir. Et affûter ses armes en conséquence.

La gauche a pendant fort longtemps oublié de mettre à son agenda la nécessité de réaliser l’égalité des sexes. Quand on la priait de se pencher sur la question, on essuyait de francs refus (notamment sur le droit de vote), ou — de façon plus sinueuse — il était rétorqué que l’obtention de l’égalité entre les femmes et les hommes serait subordonnée à l’accomplissement de l’égalité sociale. De là à adresser aux féministes le conseil de prendre leur mal en patience, parce que leur heure et celle de leurs revendications viendraient plus tard, il n’y avait qu’un pas.

Ce pas fut souvent franchi, notamment en 1968, où la révolution politique et sociale ne se saisit pas de la question du rapport entre les sexes. C’est ainsi que s’explique l’avènement du nouveau féminisme français, en 1970 : les femmes n’ont plus voulu attendre. Elles qui avaient lutté aux côtés des gauchistes s’étaient rendu compte que ces derniers ne se battraient pas pour l’égalité des sexes, que cet idéal leur était étranger, à eux, hommes qui ne laissaient pas les femmes prendre la parole dans les assemblées, préférant les renvoyer à l’exécution de tâches matérielles — traditionnellement féminines — au sein même d’organisations qui visaient pourtant la révolution. Celles d’entre ces femmes qui voulaient faire valoir l’impératif de l’égalité des sexes se sont alors détachées des groupes gauchistes et ont mené une lutte autonome. Par cette démarche d’ampleur importante, c’est la gauche dans son ensemble que les féministes ont finalement contrainte à se saisir d’une question à laquelle elle ne se serait pas intéressée si on ne la lui avait pas imposée.

Mais le ralliement de la gauche française à l’idée de l’égalité des sexes ne prouve pas sa conversion. On rencontre encore aujourd’hui, en son sein, des discours fondamentaux qui prônent la lutte contre les inégalités tout en oubliant la question de l’égalité entre les femmes et les hommes. Figure éminente de la gauche contemporaine, Thomas Piketty est l’auteur de travaux essentiels à la compréhension du rôle que joue le capital dans les inégalités sociales, mais ces travaux font passer à la trappe les rapports patrimoniaux de sexe, ignorant en cela l’héritage d’Engels et celui de Beauvoir [1]. Dans L’Origine de la famille, Engels attribue à l’avènement de la propriété privée la défaite du sexe féminin. Beauvoir, quant à elle, affirme dans Le Deuxième Sexe que « c’est à la propriété privée que le sort de la femme est lié à travers les siècles : pour une grande partie son histoire se confond avec celle de l’héritage ». Le statut des femmes, plus ou moins avantageux selon les lieux et les époques, dépend en effet étroitement de la question patrimoniale, domaine du droit et de l’économie qui organise de façon quasi universelle une inégalité variable créée entre les sexes. Mais rien n’oblige a priori à se saisir de ce problème, ce qui explique que l’on ait deux gauches : celle pour laquelle l’égalité des sexes est un objectif à atteindre, et celle qui considère qu’il ne s’agit pas d’une question majeure, préférant se concentrer en priorité, voire exclusivement, sur l’égalité sociale.

Tout bien compté, il serait judicieux que ce soit l’ensemble de la gauche qui se saisisse de la question de l’égalité des sexes. « Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres », écrit Simone de Beauvoir dans Pour une morale de l’ambiguïté, et l’égalité permet d’atteindre cette liberté. On ne voit donc pas au nom de quoi la gauche amputerait a priori le principe de l’égalité d’une partie de son domaine. Plutôt qu’une vision restrictive du principe d’égalité, vision qui revient à rétrécir son champ d’application en en retirant la question des sexes, il faut en faire une application stricte (tout le principe, rien que le principe, ce qui empêche d’en retrancher l’égalité entre les hommes et les femmes), voire extensive (tout le principe, et plus que le principe, puisqu’on peut éventuellement vouloir en forcer la mise en œuvre par des mesures telles que les quotas et autre discrimination positive).

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Notes

[1Pour plus de détails sur cet oubli des rapports patrimoniaux de sexes dans Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, cf. Pierre Bras, « Le capital féministe au XXIe siècle : primauté de l’égalité des sexes », L’Homme et la Société, no 198, 2015, p. 13-27.