Vacarme 89 / Habiter Marseille

« alors il est parti »

par

« alors il est parti »

Préambule

Chaque année en France, le collectif Les Morts de la rue [1] publie la liste des décès de personnes ayant vécu dans la rue. Cette liste non exhaustive contient le nom de la personne, son surnom, ou la simple mention « un homme », « une femme », « une personne », ainsi que l’âge, la date et le lieu du décès lorsqu’ils sont connus.

Ce dialogue est inspiré des personnes mortes à Marseille ces cinq dernières années, dont les noms n’ont pas été transmis. Toutes sont enterrées en terres communes au cimetière Saint-Pierre.

Il y a quelques années j’ai découvert dans nos cimetières l’existence d’espaces réservés aux pauvres. Des lieux en marge, hors-champ, où l’exclusion perdure jusque dans la mort. J’ai créé une fiction, inspirée du web-documentaire d’Emmanuel Vigier [2], où voix et visages de la rue sont convoqués au plateau. Depuis 2017, Emmanuel et moi-même travaillons sur l’objet éditorial Terres communes — vies et morts dans la rue — une traversée documentaire [3].

***

Un homme (35 ans). — Alors il est parti ?

Un homme. — Oui, tôt ce matin.

Un homme (probablement 44 ans). — Cinq ans déjà ?

Une femme (65 ans). — Ce n’est pas toujours aussi strict que ça. Parfois ils mettent du temps avant de faire de la place.

Un homme (29 ans). — Le reste du temps, rien ! Mais quand il est l’heure de faire de la place, alors là, là, ils nous remarquent !

Un homme (52 ans). — Les voilà.

Un homme (70 ans). — Ils sont seuls.

Un homme (23 ans). — Depuis quelques temps, il n’y a plus d’accompagnement.

Un homme (45 ans). — Pourquoi ?

Un homme (23 ans). — Je ne sais pas. Peut-être qu’on ne les prévient plus.

Un homme (52 ans). — C’est déjà fini.

Un homme. — Une fois, à côté, là où il y a encore les carrés de terre, c’était à la chaîne que ça c’était passé. Je ne sais plus combien il y en avait, mais c’était impressionnant.

Un homme (environ 50 ans). — Tout à l’heure j’ai croisé des visiteurs. Ils sont arrivés ici par hasard et…

Une femme (65 ans). — À moins de faire du tourisme macabre, je vois pas bien ce que l’on viendrait faire ici par hasard.

Un homme (environ 50 ans). — Je ne sais s’ils faisaient du tourisme, toujours est-il qu’ils se sont retrouvés ici. Et lorsqu’ils ont compris où ils étaient, ils ont été sidérés…

Un homme (40 ans). — Eh bien tes visiteurs, est-ce qu’ils se sont posé la question d’où on vit ? Parce que s’ils se l’étaient posée, peut-être ils se seraient demandé aussi où on meurt.

Un nouveau. — Excusez-moi mais je ne comprends pas ce que je fais là.

Tous. — Bonjour.

Un nouveau. — Bonjour.

Un homme. — C’est juste que tu es mort.

Un nouveau. — Mort ? Mais c’est absurde.

Une femme (65 ans). — Il n’y a rien de sensé dans ce qui t’arrive. Chaque mort est un accident même si tous les hommes sont mortels.

Un homme. — C’est quoi ton nom ?

Un homme. — Il n’y a rien d’écrit nulle part.

Une femme (78 ans). — Tu as quel âge ?

Un nouveau. — Je ne sais pas. Une trentaine d’années.

Un homme (35 ans). — Je t’en aurais donné plus.

Un homme. — Quelle tristesse. Partir si jeune.

Une femme (65 ans). — 56 pour les hommes, 44 pour les femmes. Voilà l’espérance de nos vies. Enfin il faudrait mieux dire notre possible longévité, parce que ce n’est pas avec espoir que j’ai attendu cette mort.

Un homme (probablement 44 ans). — Comment es-tu parti ?

Un nouveau. — Tragiquement.

Un homme (29 ans). — Comme nous tous.

Un nouveau. — Une bagarre dans la rue. Quand tu ne travailles pas, qu’est-ce que tu fais ? Tu voles. Donc j’ai fait le voleur. Attention, je n’ai pas honte de ce que j’ai fait. Il n’y a pas de quoi se vanter, mais pas de quoi avoir honte non plus.

Un homme (52 ans). — C’est pas ici qu’on va te juger.

Un homme (70 ans). — Je suis sûr que tu étais quelqu’un de bien. Peut-être pas quelqu’un à qui j’aurais laissé mes affaires, mais tu as l’air d’avoir de la personnalité. Je me trompe ?

Un homme (23 ans). — Oui c’est vrai que tu as l’air sympathique. C’est pas le cas de tout le monde ici.

Un nouveau. — Je suis mort alors ?

Une femme (78 ans). — Oui.

Un nouveau. — Et vous aussi ?

Un homme (45 ans). — Oui.

Un nouveau. — C’est drôle, maintenant que je suis mort je me rends compte que je n’avais pas peur de mourir.

Un homme. — Vraiment ?

Un nouveau. — Non, j’avais juste peur d’être mort, peur de continuer à disparaître.

Un homme. — On continue de disparaître, mais très lentement.

Une femme (78 ans). — Il paraît que c’est dû à tous les conservateurs que l’on absorbe tout au long de notre vie.

Un homme. — Et je te dis pas si tu y ajoutes le mauvais pinard !

Une femme (39 ans). — D’abord c’est une autre dent qui tombe. Une des rares qu’il te restait. Et puis une autre. Et puis une mèche de cheveux. Et puis une autre…

Un homme (60 ans). — Il paraît qu’elle était très belle avant.

Une femme (39 ans). — C’est le désespoir qui m’a volé mon joli visage.

Un homme. — La rue et le rouge plutôt.

Un nouveau. — Et toi, tu as l’air jeune.

Un homme (environ 50 ans). — 17 ans. Mais il ne parle pas notre langue.

Un homme. — Ils sont plusieurs ici à ne pas parler notre langue.

Une femme (65 ans). — Si tu regardes attentivement les noms sur les plaques — pour ceux qui en ont — tu obtiendras la liste des conflits géopolitiques de ces dernières années. Mais il n’y a pas que des déboutés du droit d’asile ici. Il y a aussi des clochards à l’ancienne, des punks à chien, des Roms en famille.

Un homme (40 ans). — Et même des intellectuels.

Une femme (65 ans). — Je vais te sembler prétentieuse mais effectivement j’en sais pas mal. Et tout ce que je sais, je l’ai appris par moi-même.

Un nouveau. — Tu t’es retrouvé ici par choix ?

Une femme (65 ans). — Non. Je n’ai jamais été une anarchiste. Si ça avait été un choix d’être à l’écart du monde, j’aurais plutôt choisi d’élever des chèvres.

Un nouveau. — Vous êtes là depuis combien de temps ?

Un homme. — Entre un mois et cinq ans.

Un nouveau. — Et après ? Au bout de cinq ans, où se retrouvent les autres ?

Un homme. — Les uns sur les autres. Juste à côté.

Un nouveau. — Tu veux dire le tas ? On se retrouve dans le tas ?

Un homme. — C’est ça : les uns sur les autres.

Une femme (65 ans). — Après avoir peuplé les bois, les abords des voies rapides et les recoins délaissés de la ville, nous continuons à habiter les espaces discrets du cimetière comme ce squat à l’air libre. Cinq ans, c’est le temps que l’administration nous accorde pour faire encore partie individuellement de la mémoire de cette communauté.

Un homme (probablement 44 ans). — Ils se débarrassent de nos cadavres comme on se débarrasse de ce qui dégoûte. Vite fait et en ne laissant aucune trace.

Un homme (29 ans). — On meurt et personne ne tremble.

Un homme (52 ans). — Que veux-tu. Marseille est pauvre. Et pour supprimer la pauvreté, il faut supprimer les pauvres.

Un homme (70 ans). — Marseille n’est pas pauvre ! Marseille est une ville de pauvres ! Mais il y a des riches ici. Des très riches même !

Une femme (65 ans). — Le royaume des morts est le reflet du royaume des vivants. Juste au-dessus de nous, le cimetière abrite des tombeaux, des caryatides, des anges, des pleureuses et d’autres curiosités en tous genres. Quand tu entres et que tu longes la grande allée bordée de magnolias, tu croises tout ce que l’architecture funéraire peut construire de plus pompeux. C’est comme si tu remontais une grande avenue et que tu admirais les morts étaler leur importance sur les façades des immeubles. Tu arrives ensuite au niveau des petits pavillons de banlieue : les tombes plus modestes en marbre et en granit. Et enfin il y a nous, relégués à la périphérie, au Nord, là où personne ne va, coincés entre le mur d’enceinte, les carrés musulmans et ceux des légionnaires. Ici c’est soit à même la terre, soit dans l’une de ces concessions de béton alignées les unes à la suite des autres. Ça ne te fait pas penser à ces grands ensembles construits entre les années 50 et 70 ? Ces lieux sans histoire, sortis du néant en quelques années, et privés de toute mémoire ? Marseille est une ville de passage, une ville ouvrière qui n’a plus d’industries. Et pendant que les riches s’organisent dans l’économie mondiale, les pauvres se renferment sur eux et construisent une économie de bazar, faite de bricoles et de petits larcins.

Un homme (23 ans). — On nous traite comme les ordures ! Ça me révolte !

Une femme (78 ans). — Moi ça me révolte même plus, ça me donne envie de vomir.

Une femme (65 ans). — Et si je parle depuis ma tombe, c’est parce que dans cette ville qu’on tente d’illuminer à quelques endroits bien choisis pour éblouir les regards extatiques des croisiéristes, je crois qu’il faut ajouter un peu de ténèbre. Puisque le mot « mort » est devenu aujourd’hui ténébreux, je claque des dents pour leur glacer le sang.

Un homme (45 ans). — Quelqu’un vient.

Tous se taisent. Une femme s’approche. C’est une dame d’un certain âge qui peine à se déplacer. Elle porte dans l’une de ses mains une branche de mimosa.

Un homme (60 ans). — L’ami, c’est pour toi.

Un homme. — On dit que c’est parce que l’on enterre nos morts que l’on est encore humain.

Une femme (65 ans). — Depuis toujours on enterre certains défunts avec de beaux objets pour signifier aux autres la place qu’ils occupaient dans la société. Les femmes et les hommes. Les pauvres et les riches. Les habitants et les étrangers. Tu vois, ça a toujours existé ce besoin de faire la différence.

Un homme. — Comme l’autre là-haut avec son gros caillou.

La dame dépose la branche de mimosa sur la tombe encore fraîche et tient quelques minutes de silence.

Un homme. — On ne meurt jamais seul. On est comme à la périphérie des villes, avec toujours à l’horizon le sentiment d’une appartenance possible à ce grand ensemble.

La femme quitte la terre commune.

Une femme (65 ans). — On devrait construire les théâtres dans les cimetières [4]. Et seuls viendraient les spectateurs les plus courageux. Ceux encore capables de s’égarer ici, la nuit, pour nous regarder en face. Et si une nuit, il en venait quelques-uns dans celui de Saint-Pierre, peut-être s’allongeraient-ils sur la terre commune. Et peut-être entendraient-ils la terre qui bouge et nos corps qui crépitent. Et peut-être qu’enfin, nous, pauvres défunts, abandonnerions le silence du repos, pour leur souffler à nouveau le vent de la colère.


Les photographies publiées ci-dessous ont été réalisées par Alexa Brunet lors de la réalisation du web-documentaire Terres Communes.

Photo Alexa Brunet

L’intégralité de cet article est actuellement disponible dans l’édition imprimée de Vacarme 89. Pour vous procurer un exemplaire, Vacarme est vente en librairies, en ligne et sur Cairn.info.

Post-scriptum

Alix Denambride est autrice, metteuse en scène et comédienne (Compagnie sous X, [compagniesousx.com]). Elle explore les espaces non voués à la représentation au travers d’une écriture qui questionne la potentielle théâtralité de la réalité.

Notes

[3Ouvrage à paraître en 2020 aux Éditions Deuxième époque.

[4Cette phrase fait référence à Jean Genet dans L’étrange mot d’… : « Aux urbanistes futurs, nous demandons de ménager un cimetière dans la ville où l’on continuera d’enfouir les morts, ou de prévoir un columbarium inquiétant aux formes simples mais impérieuses, alors, auprès de lui, en somme dans son ombre, ou au milieu des tombes, on érigera un théâtre. On voit où je veux en venir ? Le théâtre sera placé le plus près possible, dans l’ombre vraiment tutélaire du lieu où l’on gardera les morts où du seul monument qui les digère. »