Vacarme 80 / Cahier

le prince / 3

par

22 octobre 2015

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C’est le printemps qui arrive, tout doucement, à coup de retournement (tempêtes la semaine dernière, après le tremblement de terre). C’est peut être pour cela que rien ne prend forme vraiment, que rien ne semble s’inscrire. Les visages dans le métro : on dirait qu’ils apparaissent sans relief. On ne prend pas le temps de se regarder comme ça arrive souvent dans le métro. Ou bien, on ne se marque pas les uns les autres. Le temps s’écoule sans incises spéciales. Il y a juste eu hier un histrion de rue. Il faisait le prédicateur, mais son prêche concernait seulement le printemps. Aujourd’hui, mesdames et messieurs, il fait vingt et un degrés. Demain, mesdames et messieurs, il fera vingt-deux. C’était dans l’avenue Alameda, à la sortie du métro Moneda, à l’angle d’un des ministères. Il y avait le marchand de journaux, et les marchands de toutes sortes d’objets posés sur une table dans l’avenue très trafiquée. Je crois que personne ne faisait attention.

23 octobre 2015

J’ai l’impression qu’à la différence de l’hiver où la sédimentation tend comme par contrecoup vers un horizon, vers la pensée même seulement informulée, de ce qui est tout autour, le printemps, c’est un temps très lent replié sur lui-même. Le joueur de violon par exemple, il a à peine eu lieu. Il n’a pas réussi à susciter un moment d’imagination, de dehors. De même, à mesure qu’il semblait annoncer le possible, le prédicateur de printemps semblait plutôt annoncer les jours qui s’annulent les uns derrière les autres. C’est comme si le printemps faisait surgir justement cette annulation qu’est le temps, le maintenant. Et le son du violon venait nous toucher depuis ce moment nul. Il s’annulait dans sa production, mais dans son annulation, il concentrait quelque chose de ce sans avenir qu’est l’arrivée du printemps. Plutôt que de nous suspendre à la mélodie, à cette reprise d’un instant dans l’autre qu’est la musique, il nous maintenait immobiles, dans l’inertie du temps.

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Les animaux — ils semblent momentanément absents de Santiago. Mais ils sont autres. Corporalité différente. Presque hostiles, ou moins « offerts ».

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Le prédicateur de printemps : on n’était pas devant un visage, une personne qui, en parlant, devient quelqu’un, du temps inconnu. Il était un rite. Il est probablement à la même place depuis quelques jours ou semaines. Il prend peut-être place ici depuis plusieurs années. Ou bien, c’est un rite d’une seule journée. C’est possible. Ou bien son prêche est le même depuis toujours, tout en venant nous dire la nouveauté. Le printemps. Aujourd’hui, il fait vingt et un. Demain, il ferait vingt-deux. Dans ce petit coin de la rue Alameda, au beau milieu du passage, personne ne semblait faire attention, mais on semblait tous partie du rituel. Et en même temps, c’était très précaire. Le rituel, ça n’est pas de l’histoire ; c’est la répétition d’un geste. On ne se transforme pas mais on crée la condition de possibilité du présent : la répétition, la création de l’identique, de la série, du reconnaissable, de nous tous. Mais dans ce contexte précis, le prédicateur de printemps n’inventait pas une structure sociale ; il faisait au contraire tenir le moment sur un fil : demain, il fera vingt-deux ; puis il est possible qu’il pleuve de nouveau, que ce soit la tempête. Que la rue se vide des marchands, des animaux. En venant nous dire le temps qu’il fait, il brouille les frontières, il vient nous dire que Santiago n’a pas vraiment lieu, que la ville n’est pas ce cadre précis où l’on a tous place. Ailleurs peut-être, le rite se distingue de l’histoire mais il la rend possible parce que l’histoire a besoin de structures, de temps. Ici, il l’interrompt. C’était sûrement un rite d’un seul jour. Ce n’était pas l’annonce de la fin des temps. Plus simplement : l’annonce de « on ne sait pas de quoi sera fait demain ». La ville un instant rendue à un bouger qui n’est ni de l’histoire ni du rite.

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Hier, le parc Bustamante à la sortie du métro « Baquedano », c’était un tableau de Renoir. Les visages, les corps étaient détournés du temps. L’avenir dans lequel on se tient toujours sans savoir appartenait au passé qu’était devenu l’hiver. Mais comme dans un tableau de Renoir, il n’y avait rien d’aussi précis que le passé. Ni attente, ni mélancolie, ni hédonisme. Un être-là qui ne se comprend pas par des catégories temporelles. Plutôt de l’étendue : un point mort qui se prolonge.

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L’animalité du printemps.

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La cordillère. Samedi on voyait les chaînes. Elle paraissait proche à mesure qu’on pouvait en deviner l’ampleur. Elle paraissait là, pour une fois, avec une mesure.

Depuis, elle disparaît chaque jour dans le brouillard (la pollution) qui s’installe.

29 octobre 2015

Quinta Normal. Le ciel à la sortie du métro : ce ciel unique de Santiago avant la tombée de la nuit. La ville encore lumineuse, encore fraîche. Encore au milieu de la tempête et du printemps.

31 octobre 2015

Quinta Normal. C’est le seul endroit de Santiago où j’ai vu des restes d’histoire vraiment fastes. Des grandes maisons coloniales dans un quartier plutôt populaire. Quelque chose de nouveau est là : le musée de la mémoire, la bibliothèque nationale, un centre réhabilité et l’entrée du métro tout en verre. Quelque chose s’est mise à vivre ici tandis que le quartier est resté populaire. C’est comme une vie en plus. C’est ce qui rend ces lieux fastes : ils n’ont pas eu besoin d’apparaître grandioses, inaccessibles ; ils ne sont pas non plus laissés à l’abandon. Ils sont des mondes silencieux, séparés de la ville par des murs épais, avec des grandes cours intérieures remplies de soleil ; mais ils sont vivants : tout le monde peut venir à la bibliothèque nationale, s’asseoir sur un banc dans la cour.

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Le ciel quand je suis sortie du métro Quinta Normal — il est passé du bleu au rouge.

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Il y a quelque chose de très joyeux dans le ciel de Santiago. Un peu avant dix-neuf heures : des couleurs qui viennent surprendre par leur légèreté, un bleu et un blanc qui pourraient être ceux d’un dessin d’enfant. Des nuages très dessinés. Les formes et les couleurs se distinguent clairement, comme si le ciel était proche. C’est une heure où Santiago redevient un village. Non seulement les distances semblent commensurables mais la ville semble redevenue ce qu’elle était. On sent la présence d’un avant qui est toujours là dans certaines ruelles, certains ensembles de rues et de maisons qui forment des îlots. Un peu avant dix-neuf heures, il y a parfois ce ciel bleu clair sur lequel se reflète tout ce qui avait dû, à un moment, avoir une forme définie, un rythme continu, une forme de paix. Le jeu des formes et des couleurs ne raconte pas des histoires mais renvoie à la particularité des histoires, ces découpes du paysage dans lesquelles et au travers desquelles on voit. Puis à dix-neuf heures, le ciel devient rouge. On voit quelque chose se passer : un échange de couleurs très vif. C’est le crépuscule qui est toujours très rapide, et qui, ici, transforme le ciel en trainée de feu.

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Le temps : il se matérialise dans le ciel ?

Le temps des couleurs : le rouge ne dure pas, il se répand et disparaît. Le bleu dure, un court moment, mais il dure.

Mais somme toute, le rouge dure, c’est pour ça qu’il disparaît. Il est le temps de cette trainée. En revanche, le bleu est seulement là. Il est le temps de ce qui est seulement là. Et au fond, il est ce temps parce qu’il est déjà une forme, une découpe (un bleu qui côtoie le blanc).

3 novembre 2015

Il a du faire dix degrés aujourd’hui et neuf hier. On vit comme dans une parenthèse. Si rien ne s’installe, rien ne peut advenir. Dans le taxi, en rentrant du resto, j’ai eu l’impression qu’on était des enfants. « On », nous tous qui sommes redevenus un instant une journée de doux hiver. Pas parce qu’on aurait été particulièrement joyeux ou malheureux. Au contraire, parce que les sentiments et le temps étaient entre parenthèses.

Ces journées d’hiver qui reviennent sont des journées normales, mais désaffectées. Il y a des journées comme ça dans l’enfance : de vide qui n’angoisse pas. Ou d’angoisse qui n’angoisse pas. Un vide qui ne dérange pas — qui a été notre façon d’être, à tous.

4 novembre 2015

Il y a de nouveau un filet de printemps aujourd’hui. Je l’ai vu d’abord dans les fleurs. Je les ai vues en train de se nourrir du soleil. D’elles émanaient une énergie. D’autres fois, elles sont épanouies, mais sans énergie. Je l’ai vu aussi dans les animaux — nos animaux urbains ! L’été, quand il commence à faire très chaud, les chiens se frottent sur le sol. Quand le printemps arrive, ils semblent pendant un laps de temps, dans une forme d’asocialité. Les chats en revanche sont tout à la nature, ils sont aux différentes odeurs et mouvements dans l’air. Ils sont comme les fleurs, beaucoup plus poreux.

J’aime cette présence des animaux dans la ville. Je crois que c’est ce qui me lie à Santiago. Ça a été le premier compagnonnage secret (surtout les chiens, les chats, ils sont nombreux ici, mais ils sont cachés).

Je ne pense pas qu’il y ait une continuité entre l’homme et l’animal, comme c’est très à la mode de le dire en ce moment. Je pense qu’il faut plutôt penser la discontinuité du monde animal, des vivants que nous sommes. Il doit y avoir autant de différences entre un vers et une girafe qu’entre une laitue et un être humain. Nous respirons tous, certes, mais les modes d’être au monde, les modes d’être les uns aux autres et les uns pour les autres sont différents. J’aime peut-être le soleil autant que j’aime la fleur, mais je ne me tourne pas vers le soleil et je ne suis pas pour le soleil de la même façon que je peux être pour la fleur — et de la même façon que la fleur est pour le soleil.

Je crois que l’animalité du printemps, c’est l’épreuve de cette discontinuité. Il y a eu la mélancolie de ces premiers jours de printemps, partagée par les êtres humains et les chiens dans le parc, et dont la grammaire n’était peut-être même pas temporelle. Nous étions un fragment d’étendue et de solitude. A présent, il y a cette porosité des chats et des fleurs qui crée un silence particulier dans l’atmosphère. Cette animalité n’est pas celle des corps qui s’animent. Ce sont différentes écritures (de la mort, du deuil), musiques (silences), différents rapports aussi. Le monde animal consiste en ces légers bouger, en ces recréations des rapports et des voies par lesquelles on sent. C’est un monde commun mais en perpétuelle transformation (ça n’est donc pas l’écosystème si on entend par là le système par lequel la vie s’équilibre).

5 novembre 2015

Aujourd’hui, c’était le printemps ! Les chiens sont sortis de leur torpeur. Ils étaient dans une sorte de complète immanence au jeu. Incontrôlables. Il y a une troisième enfance dans Santiago. Il y a celle où être-au-monde, c’est avoir un rapport à la proximité. C’est celle des enfants des aires de jeux. Ils sont vus, observés, accueillis lorsqu’ils descendent d’un toboggan. Il y a cette enfance des doux hivers qui font retour, quand on est maintenu dans la non-croissance, le non-devenir. C’est celle de ces jours où l’on prend à peine conscience d’un vide. Et puis il y a ce petit chien noir (qui deviendra grand !) que j’ai vu courir vers un autre qu’il ne connaissait pas. Il était irréfrénable ! Dans sa course. Dans sa joie ?

L’enfance, c’est certes un ensemble d’affects : la joie, l’angoisse, l’angoisse qui n’angoisse pas. La prise de conscience du monde.

Pour un enfant, prendre conscience du monde, c’est prendre conscience de ses possibilités dans le monde. C’est prendre conscience de sa propre capacité à soutenir un objet, à le faire sien (ou à faire fonctionner un jeu). L’enfance est ce potentiel, cette énergie qui se déploie dans le contact avec les autres. Mais quand j’ai vu ce petit chien courir, il n’était pas tant question pour lui du monde que de la jouissance de la course, du contact avec l’autre chien. Il y avait une énergie à laquelle pour un bref laps de temps il adhérait complètement, qui pour un moment semblait inépuisable, mais qui, justement, relevait du provisoire. C’était un moment de joie, de fulgurance. Ce n’était pas de la puissance. Le chien se confondait avec cette énergie, mais elle n’était pas à lui. Ensuite, il s’est sûrement lové dans les bras de son maître.

La joie : quelque chose qui est peut être seulement fulgurant mais qui s’écrit dans l’espace. Cet élan d’énergie qui est allée d’un point A à un point B. La fulgurance s’est tracée, l’énergie du petit chien est devenue communicative.

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Deux fois dans l’année l’on voit des hordes de petits chiens à Santiago. Parfois on sait qu’ils sont nés quelque part, mais la plupart du temps ils ont déjà quelques mois quand on les voit circuler dans les rues qu’on fréquente. L’année suivante, ils sont attitrés dans le quartier. On les connaît. Ils font complètement partie de notre quotidien.

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[…]

9 novembre 2015

Un petit chien blanc à poil long la moitié du visage noir.
Un jardin entièrement fleuri.
Les surprises à Santiago.
Des Jacarandas qui surgissent là où on ne s’y attend pas.

10 novembre 2015

L’été est tout de suite là, dans le printemps. Il y a quelque chose d’immobile dans l’été (les arbres ?). Le parc semblait désert. Un nouveau jeu dans le parc (un jeu qui m’a rappelé mon enfance). Un panneau : « Protégeons nos enfants. Jeu autorisé pour des enfants de six à douze ans ».

Cette ville pourrait se réduire à deux ou trois tracés, et c’est comme les amis, tantôt on fréquente plus l’un, tantôt on fréquente plus l’autre.

Post-scriptum

Aïcha Liviana Messina enseigne la philosophie à l’Université Diego Portales, Santiago du Chili. Elle est l’auteur de Poser me va si bien, P.O.L, 2005 ; Amour/Argent, Les carnets du portique, 2011, L’anarchie de la paix. Levinas et la philosophie politique, CNRS, à paraître en 2017.

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Publiée dans Vacarme 80, , pp. 32-36.