troisième rencontre

Yehouda Moralli, metteur en scène, enseignant, colon

Yehouda Moralli, anciennement Bernard Moralli, est un juif d’Algérie qui a fait Techouva (retour à la religion) et est venu s’installer dans un Yishouv (colonie) de l’aristocratie religieuse, Shalun Avouhot. À 30 km de Jérusalem, c’est-à-dire déjà au cœur de la Cisjordanie. Son accueil fut chaleureux et confiant, et la rencontre tourna autour de son incroyable parcours. Ce n’est pas un colon typique, mais il n’est pas sûr qu’il y en ait. C’est un colon tout court : quelqu’un qui vit dans une colonie religieuse.

« Je ne suis sans doute pas très représentatif. Au départ, je nais en Algérie, puis je vis à Paris, avec une seule passion : le théâtre, et notamment le travail de Victor Garcia. Élève de Vitez, chargé de cours à Nanterre. Et puis une voix me dit, en 1969, que je dois retourner à la Religion (vous allez me prendre pour un « fou de Dieu » !). Je fais un premier voyage en Israël : épouvantable. Mais à Paris, ça ne va pas mieux. Je veux toujours devenir religieux, aujourd’hui encore. J’ai beau lutter pour rester laïc, il y a toujours cette voix qui me dit que je dois faire Shabbat. Lacan, avec qui j’étais en analyse, m’a beaucoup aidé quand il m’a dit, alors que je le suppliais de me guérir de cette souffrance : « Mais il est assez commun que les juifs fassent Shabbat. » Alors, en 1980, j’arrive enfin à Jérusalem où je trouve un poste à l’Université. Mais deux ans plus tard, ils me disent : « Publish or perish. » Je n’avais pas le choix, alors je suis venu ici pour écrire mes trois livres sur Genet. C’était très bien, très calme, très beau. Avant, quand je pouvais encore sortir, la campagne était merveilleuse : il y a des biches, des cascades, des grottes... Et après je m’y suis installé définitivement avec ma femme et mes enfants. Pour plusieurs raisons.

D’abord, ce sont des gens extrêmement généreux. Quand ma maison a brûlé, ce sont eux, d’eux-mêmes, qui sont venus m’aider à enlever la suie de tous mes livres. Et puis, ils ont une force et une détermination extraordinaires. Ce sont eux qui ont tout construit ici. Et puis encore, quand ils décident de faire quelque chose, ils le font jusqu’au bout. Par exemple, après les accords d’Oslo, ils ont compris que ça allait changer et ils ont décidé qu’il fallait s’agrandir (avant c’était un lieu extrêmement fermé). En huit ans, la population du village a triplé. Sans doute aussi pour des raisons économiques : les colonies sont le dernier endroit en Israël où des familles pas très riches peuvent vivre décemment. Car il y a ici une grande solidarité. Et puis tout de suite, ce lieu donne un cadre de vie et de conduite. Et pas trop rigide. Car les gens d’ici connaissent très profondément la Hallaka, ce qui leur donne une grande souplesse pour pouvoir s’adapter à la vie moderne tout en continuant à essayer de devenir religieux, l’affaire de toute une vie. Une vie très juive et très sioniste, sur la terre juive. C’est ici l’histoire juive, pas à Tel Aviv. À 3 km d’ici, on a retrouvé un bain rituel vieux de plus de vingt siècles.

Vous voyez, c’est cela. L’expression est peut-être malheureuse, mais il me semble qu’il y a ici une nouvelle humanité, ou qui pourrait le devenir, faite de gens très forts, très moraux et très cultivés : il y a ici énormément de groupes de théâtre, de photographie, de peinture, etc. Et puis en accord avec leur histoire et leur terre : une vie entièrement juive. Quand je vois tout cela, je ne comprends même pas comment j’ai pu vivre aussi longtemps en France, comment vous faites pour y vivre. Moi je ne suis pas fort, mais j’admire leur force et la générosité et le calme qui viennent de cette force. Ces gens-là sont des bulldozers. Maintenant, c’est vrai, j’aimerais aussi rentrer à Jérusalem. Je suis très isolé, ici. Vous savez, j’ai deux passions : le théâtre et la religion. Moi je suis un pont entre les deux. Et sur un pont, on ne rencontre personne. »