Dans la forêt obscure du monde académique

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Sans doute, il n’existe pas, en France, une jeune femme en passe de mettre le petit doigt de pied dans le champ académique qui n’a pas entendu d’histoires racontées à la bibliothèque, au café, dans le métro, en chuchotant ou pas, de la part d’une amie ou d’une amie qui a une amie ou d’une amie qui a une amie qui a une amie, qui commencent et finissent toujours de la même manière. Parfois, plus rare, et là, l’amitié doit être très serrée, tout sauf une parole publique, mais exactement ce qui caractérise l’intime, l’histoire est racontée à la première personne. Jamais rien de neuf. Juste les détails qui changent. Très peu de noms aussi, mais des statuts, des lieux, des moments dans la trajectoire académique de la jeune femme qui sont toujours les mêmes : en quête d’un poste, agencement de projets collectifs, qui se conjuguent toujours selon les principes de sélection, élection, évaluation, principes toujours dévoyés dans le courant de ces histoires que l’on raconte, dévoyés toujours selon les mêmes ressorts dramatiques qui oscillent entre le mauvais vaudeville, le drame parfois, ou le burlesque, à la Philip Roth ou à la David Lodge. On n’apprend jamais rien de nouveau en écoutant le tissu de ce bruit du monde très localisé, très spécifique, qui concerne en réalité un tout petit champ de la vie professionnelle française, autant dire un centimètre carré de l’attention publique et politique. Parfois, de vagues échos de judiciarisation de ce bruit du monde infiltrent les histoires mais c’est rare. Le plus souvent, ça reste bien planqué pour limiter les dégâts qui, sinon, affecteraient la trajectoire de l’héroïne. Parce qu’il faut, certes, être une bonne chercheuse, mais aussi une collègue agréable, surtout, pas une hystérique, une personnalité difficile, hautaine, qui pose des problèmes tout le temps. Il faut être gentille, à la disposition de, avoir un bon esprit, ne pas témoigner de vivre aussi dans un univers largement plein et aussi intéressant que l’univers académique, le journalisme, c’est mal vu, l’écriture aussi. Au sommet de la pile, surtout, pas avoir de sale histoire au cul.

Heureusement, cette couleur, très noire, qui combine en apparence des éléments très hétérogènes – l’exigence d’un ethos humble et l’abus de pouvoir sous ses formes les plus vulgaires – ne sature pas tout le champ. Sinon, ce serait irrespirable. Et il est tout à fait possible pour ces jeunes héroïnes de cheminer à distance des grottes étouffantes, en fréquentant seulement ceux dont on sait par expérience qu’ils sont des incorruptibles, même si, parfois, les pauvres, on les plaint, ils sont eux aussi inconsciemment rattrapés par une multi-sécularité de patriarcat et de prédation sexuelle, rien de grave, la faiblesse humaine, comparé à la propagande active du modèle néandertalien qui prévaut dans toutes ces histoires racontées en chuchotant au coin des feux académiques. Parfois, aussi, et c’est triste aussi, les femmes qui ont atteint les mêmes statuts que ces derniers, qui sont donc dotées, anomaliquement, des mêmes pouvoirs – on sait qu’elles ont dû se battre férocement pour cela, férocement = comme des hommes – ne se comportent pas très bien non plus vis-à-vis des jeunes héroïnes, quand c’est une héroïne justement, car elles préfèrent favoriser les jeunes hommes académiques, on ne sait pas pourquoi, c’est comme ça, c’est, là encore, sans doute, aussi, un rattrapage de queue de comète néandertalienne qui les dépasse et auquel il semble qu’il leur est impossible d’échapper. Dans ces histoires dont je parle, la volonté du sujet comme principe d’action et désir d’exister au monde disparaît le plus souvent au profit d’exposition de structures, de mécanismes, de systèmes. Des fables, peut-être, mais des fables à thèse forte extrêmement noyautées, cristallisées autour de segments chaque fois reconnaissables. Le tissu du monde englue tout le monde. Et celle-là même qui raconte une des histoires pour transmettre la Connaissance à son amie, aussi éclairée et informée soit-elle, aussi désireuse de la mettre en garde soit-elle, sans doute, parfois, n’échappe pas aussi à cette lèpre, à d’autres moments de sa propre histoire, dans d’autres circonstances. Non seulement le tissu du monde englue tout le monde mais, en plus, en se feuilletant anamorphiquement, au rythme de temporalités hétérogènes qui brouillent en apparence toute cartographie fixe et possible du champ. La même qui s’indigne d’une énième histoire grotesque de micro prédation sexuelle au petit pied soutiendra que l’héroïne a été maladroite de réagir comme cela, qu’elle aurait dû faire attention, … etc. Misère. Misère. Jeunes femmes, ne portez pas de jupes trop courtes quand vous commencez à faire campagne pour obtenir un poste. Ou alors, portez ces jupes trop courtes en connaissance de cause… Et merde. Voilà que l’histoire dérape à nouveau, car, dans le régime néandertalien d’existence académique sus-décrit, les stratégies de défense ne sont pas très nombreuses qui sont mises à la disposition de ces pauvres héroïnes. L’hypocrisie (partagée aussi par les jeunes candidats, pas d’inquiétude), le double-jeu, la flatterie, la flagornerie, la servilité, … toutes les occupations du monde qui restent aux sans-pouvoir, toute la courtisanerie en puissance qui fait masque, paravent, bouclier, est à l’œuvre, forcément à l’œuvre. Un habitus académique, donc ? Dans les recensions de la bataille de Bouvines, la piétaille combat sans épée mais avec des sortes de crocs qui s’accrochent aux interstices des armures et mettent à bas les chevaliers de leur monture. C’est une façon de combattre sans gloire, sans honneur, sans courage. Mais ça marche. Alors que les chevaliers se capturent en essayant de ne pas se tuer pour récupérer les rançons, la militaille frappe et tue, et aussi, du coup, existent à peine dans les histoires qui sont racontées sur la bataille par la suite. De ce côté-là, on a fait de gros progrès. Aujourd’hui la piétaille féminine académique possède son propre régime d’existence narrative. Pas encore très documenté, pas encore très public, mais enfin, désormais, il existe.

À ce moment de notre traversée sombre, noire, outrancière, orientée, inaudible, qui, encore une fois, ne parle que d’un segment minuscule de la pourriture du royaume du Danemark, on comprend bien qu’il est désormais question d’un monde tout entier dont ces histoires qui le racontent forment une partie de la vivante mythologie, sans fin ni commencement, selon un flux sans événement destiné à se répéter infiniment, destiné à se combiner, un monde à la traîne du temps historique, à la fois préservé des formes les plus extrêmes du mal néandertalien et en même temps le moins susceptible et apte à se rebeller contre lui. Avant qu’une jeune femme en quête de poste ne se saisisse effectivement d’un croc de boucher pour se défendre en France, de l’eau aura coulé en masse sous les ponts. Et, bien sûr, il est toujours possible de reprocher à celles qui colportent ces histoires d’ignorer les rapports de pouvoir et de puissance toujours inhérents à ce qui a été délimité comme un champ : de même qu’on ne peut pas demander à un tigre de devenir végétarien, on ne va pas demander à un chevalier de tomber l’armure, ou encore, plus abstraitement, en fait plus concrètement, à un champ de force de se dépouiller de sa force. Si je lance une pomme en l’air, elle tombe. Et puis voilà. Si je lance une jeune femme dans le cursus académique, elle rencontrera, tôt ou tard, en basse intensité ou en haute intensité la gravité terrestre du néandertalisme vieillissant. Et puis voilà. À la différence de la pomme, elle va rebondir mais elle n’en effleurera pas moins le cruel sol, d’une manière ou d’une autre.

Et c’est là que les choses se compliquent. Parce que cette vivante mythologie a fini tout de même dans un des continents de ce monde académique par produire des garde-fous juridiques possiblement interprétables en hyper-conscientisation de ces histoires malheureuses au sein desquelles les jeunes héroïnes sont aussi parfois des hommes, et aussi des hommes et des femmes de couleur initialement, entre autres. Plus largement, dans toute la société politique, au sein d’autres segments professionnels, des mouvements d’émancipation publique, diagonales internationales, se font jour contre lesquels l’idéologie de la galanterie de la séduction à la grenouille française s’est finalement révélée très peu armée. Ça bouge dans la mythologie. Ça bouge dans les histoires. Avec l’affaire Ronell, nous assistons ainsi à une péripétie étrange de cette tectonique des plaques. Tous les éléments naturels du néandertalisme académique sont là mais curieusement, étrangement, et même dramatiquement, déplacés. La jeune héroïne est devenue un jeune homme qui, de vulnérable, et victime, et femme, s’est transformé en chevalier du Title IX, un drôle de chevalier parce que super armé des armes juridiques de la piétaille piétinée en passe d’écrabouiller tout sur son passage. En face, l’homme de Neandertal n’est pas reconnaissable non plus sous les traits d’une femme reconnue pour son art philosophique de la déconstruction de tous les champs d’autorité. Désormais, ainsi, dans la modernité, même une femme féministe queer philosophe déconstructionniste peut être considérée comme un agent du néandertalisme dominant et peut se retrouver piégée par le micro-pouvoir dont elle est dotée ! A nouveau, les cartes se brouillent et tout le monde ferraille dans tous les sens dans le noir pour y retrouver un sens. On y perd ses petits de la fable dans cette nouvelle histoire qui, à la différence des autres, n’est plus murmurée pendant la veillée mais se joue à coup de tribunes et de déclarations, de menaces de procès, de dommages et intérêts et même de correspondance amoureuse privée exposée en pleine lumière. Dans ce continent du monde académique, ça joue gros et avec tous les instruments, sur tous les tons, tous les registres. Du coup, elle passionne car elle suscite les interprétations de tous poils. Sous ses allures ultra-verrouillées, elle semble exposer contradictoirement tous les moments de la fable invitant ceux qui la décryptent à faire d’autant plus preuve de lucidité que l’obscurité guette. En passant, pour trouver la lumière, ne pas oublier que le politique, c’est aussi la hiérarchisation : qu’est-ce qui doit prédominer comme cibles et comme adversaires, comme ennemis ?

Revient aux jeunes femmes donc, elles qui font face à cette nouvelle péripétie, baroque, désespérée, du monde académique, de se frayer un chemin qui les conduise à travers la forêt obscure des chevaliers néandertaliens, un chemin qui se défie des apparences les plus évidentes comme les plus spectaculaires, qui se défie des récupérations toujours possibles des histoires qu’elles se racontent entre amies, car la récupération guette toujours n’est-ce pas ? Le mal néandertalien est protéiforme et il se cristallise sur des positions qui engluent les êtres malgré eux. Apprendre à le débusquer, tel est l’enseignement auquel nous invite l’affaire Ronell.

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