Queer attitude et incrimination. La réalité et le surréalisme.

par

L’affaire Ronell/Reitman fait symptôme d’une difficulté à faire tenir ensemble police des mœurs et subversion de l’ordre patriarcal. Car la question du fameux Title IX, de son usage et mésusage, est aussi celle de sa dérive. En 1972, il s’agit de lutter contre des discriminations dues au sexe, à savoir l’interdiction faite aux femmes de pouvoir avoir les mêmes activités physiques, sportives, intellectuelles que les hommes. Aujourd’hui il semble être le point d’appui des plaintes pour abus de pouvoir ayant des débouchés sexuels. Bref, il sert à contrôler les mœurs quand elles sont affectées par l’abus de pouvoir. Ce contrôle des mœurs est-il absurde en soi ? Ce serait aller vite en besogne que de l’affirmer car de fait, structurellement dans les sociétés occidentales, les femmes sont, à ce titre, opprimées par le pouvoir masculin. Et c’est au nom de cette situation structurelle qu’il est mal venu de rejeter la faute sur celles qui ne se seraient pas plaintes à temps. L’agression sexuelle est bien un rapport de domination structurel des hommes sur les femmes et non l’inverse. À ce titre le consentement ou non-consentement des dominés hommes ne peut quoiqu’on en dise, sinon avoir la même légitimité à être entendu, du moins être soumis à la même interprétation que celui des dominées femmes.
De même que nous ne considérons pas qu’il est légitime dans les sociétés occidentales de parler de racisme anti-blanc quand structurellement les blancs dominent, de même il faut trouver d’autres lunettes pour comprendre l’accusation de harcèlement et d’abus sexuel d’un homme gay à l’égard d’une femme lesbienne queer.
En d’autres termes, les modalités d’usage du Title IX dans un contexte d’oppression des femmes par les hommes ne sont pas simplement réversibles dans le contexte d’une supposée oppression d’un homme par une femme.
Enfin les analyses du trouble dans le genre et celles plus classiques de la dialectique du maître et de l’esclave pourraient conduire à plus de prudence dans l’analyse des rapports en l’espèce entre cet homme-là, Nimrod Reitman, et cette femme-là, Avital Ronell. Car le projet d’une femme queer est d’agir en refusant les assignations normatives et les rapports de domination. Or chacun sait que quand un être domine, il n’est plus libre, et que la liberté ne consiste pas à dominer mais bien à refuser tout rapport de domination, qu’on soit dominant ou dominé socialement. D’où cette difficulté structurelle pour la liberté humaine du consentement des dominés ou de leur servitude volontaire ou de leur capacité à récupérer un statut victimaire, quand ils ont simplement renoncé à leur liberté. Pour un étudiant est-ce si impossible de dire non à son professeur ? C’est un risque, mais c’est le seul à courir si l’on souhaite penser librement et je me souviens avoir lu à vingt ans un texte qui m’avait beaucoup impressionnée où l’étudiant satisfait de plaire à son professeur faisait, comme une épave de bateau, sa souille. Il s’enfonçait dans la vase sans plus pouvoir se dégager. S’assujettir à plaire et à correspondre à l’attente de l’autre, c’est se conformer. Les études sont-elles des espaces de conformisme nécessaire et donc réfractaires à toute position queer ? On pouvait le craindre et nous en avons ici la preuve. Car le conformisme de l’étudiant conduit à dénier la position queer comme effective et à ne fabriquer en l’espèce qu’une série de jeux de rôles abrités par la position investie de dominé. Cette dernière permet de penser qu’on a raison d’attendre et de faire semblant. Retourner un échange scriptural queer en preuve d’une domination insupportable et libidineuse monnayable en procès offre des contreparties au comptant.

Louis Aragon, Le paysan de Paris, Paris, Folio-Gallimard, 1953 (1e édition, 1926), p. 11.

L’abus de confiance est le risque à courir lorsque la théorie littéraire investie psychiquement conduit une femme queer à faire usage de la langue et de la rêverie dans un échange épistolaire libre et non pas normé par la fonction enseignante. Notons quand même que « The Title IX investigation cleared her of other charges, including sexual assault and stalking. » [1]

Il s’agit donc d’une mise à pied pour échange épistolaire non normé qui conduit à supputer une relation amoureuse non désirée. Et en quoi consistait cette absence de norme ? À faire part de douces rêveries, réelles ou fictives car la fiction est constitutive de l’usage de la langue comme lieu même de cette rêverie, rien de bien singulier ni de neuf. Les jeux queer ont partie liée avec ceux de Dada et des surréalistes, qui, comme les queer, écrivirent aussi pour défaire les normes, et tenter de déjouer les limites sociales par la rêverie. Il faut donc incriminer la rêverie même ? Le Songe d’une nuit d’été, son écriture incriminable ? Il y a dans les mails cités dans l’article du New York Times du 13 août de l’intertexte surréaliste. Car caresser les cheveux n’est pas seulement un geste mais déjà un texte avec lequel jouer.
« Démon des suppositions, fièvre de fantasmagories, passe dans tes cheveux d’étoupe tes doigts sulfureux et nacrés, répond qui est Prato et au premier étage avec son ascenseur paradoxal, quelle est cette agence que par esprit de système je ne peux croire qu’une vaste organisation pour la traite des blanches. » (Louis Aragon, op. cit., p. 113).
« Le vice appelé Surréalisme est l’emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image, ou plutôt de la provocation sans contrôle de l’image pour elle-même et pour ce qu’elle entraîne dans le domaine de la représentation de perturbations imprévisibles et de métamorphoses : car chaque image à chaque coup vous force à réviser tout l’Univers. » (Louis Aragon, op. cit., p. 82)

Ce sont il est vrai des conditions de travail perturbantes pour qui voudrait vivre dans la quiétude de l’ordre que de jouer ainsi avec les mots, la lettre, le sens, les textes. Mais pourquoi diable travailler aux côtés d’une femme queer et pourquoi pour une université s’enorgueillir d’un côté de son ouverture d’esprit pour ensuite considérer qu’il faut qu’elle ait la sagesse de renoncer à cette absence de normes in situ ?
« Vous qui entrevoyez les lueurs orange de ce gouffre, hâtez-vous, approchez vos lèvres de cette coupe fraîche et brûlante. Bientôt, demain l’obscur désir de sécurité qui unit entre eux les hommes leur dictera des lois sauvages, prohibitrices. Les propagateurs du surréalisme seront roués et pendus, les buveurs d’images seront enfermés dans des chambres de miroirs. » (Louis Aragon, op.cit., p. 83) Sans doute faut-il entendre à la lettre que la sauvagerie consiste à ne plus distinguer la lettre et la réalité vécue, à prendre la puissance libératrice de l’une pour la possible oppression vécue dans l’autre. Or cette confusion est inquiétante car elle laisse peu de place à l’élaboration non pas du rêve mais du réel que le rêve ne fait que questionner, souligner, condenser, perturber.
« Alors les surréalistes persécutés trafiqueront à l’abri de cafés chantants leurs contagions d’images (…) le droit des individus à disposer d’eux-mêmes une fois de plus sera restreint et contesté. Le danger public sera invoqué, l’intérêt général, la conservation de l’humanité toute entière. Une grande indignation saisira les personnes honnêtes contre cette activité indéfendable, cette anarchie épidémique qui tend à arracher chacun au sort commun pour lui créer un paradis individuel, ce détournement des pensées qu’on ne tardera pas à nommer malthusianisme intellectuel. » Comment ne pas sentir que la trame de l’indignation est bien là autour de cette affaire et qu’elle en fait oublier non seulement le rôle des lettres mais aussi celui des structures sociales et mentales, car le ton de revanche contre le mouvement #MeToo ne se cache nullement, il est la lettre volée du titre même de l’article du New York Timespar lequel est arrivé le scandale (l’offensive ?) : "What Happens to #MeToo When a Feminist Is the Accused ?"
Ravages dégoûtants, où sont mis au pilori les hors-normes, les féministes, les jeux de l’esprit au profit d’un rapport marchand où se monnaye la réputation d’une femme, d’une université, d’une société. Mais comme le disait Geneviève Fraisse, on ne pourra revenir en arrière, l’oppression structurelle des femmes n’est plus un secret de polichinelle et elles ne veulent plus laisser faire. La langue reste l’arme fatale. Aragon surréaliste pensait lui en termes de « Ravages splendides : le principe d’utilité deviendra étranger à tous ceux qui pratiqueront le surréalisme, ce vice supérieur. L’esprit enfin pour eux cessera d’être appliqué. Ils verront reculer ses limites et feront partager cet enivrement à tout ce que la terre compte d’ardents et d’insatisfaits. » (Louis Aragon, op.cit., p. 83).
Pour avoir cru partager la même insatisfaction que son étudiant, Avital Ronell nous donne l’occasion de comprendre ce que faire du savoir une valeur jouissive veut dire d’opposition au savoir valeur marchande.

Il faut soutenir Avital Ronell non pas parce qu’elle est brillante et irréprochable, mais parce qu’elle ose être Avital Ronell, une femme de lettres queer dans un monde qui a renoncé à la liberté de penser ensemble les structures et la liberté, la liberté de rêver et celle de dire non, qui a renoncé à faire savoir que l’assujettissement n’était pas une fatalité à régler sur le mode de l’incrimination judiciaire mais de la négociation entre gens d’esprit. Cela ne vient pas faire s’effondrer les structures oppressives mais rappelle au contraire que quand les structures sont dissymétriques, les superstructures ne peuvent être que de guingois. Guingois du droit et de la judiciarisation, guingois des savoirs et des transmissions, guingois des échanges épistolaires où la confiance a disparu. Non l’affaire Ronell/Reitman n’est pas symétrique des affaires #MeToo. Et l’on peut s’étonner malgré tout de la célérité à sanctionner une femme quand tant d’hommes ne sont jamais inquiétés.

Notes

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Mot-clé .