Vacarme 06

hiver 1998

Vacarme 06

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À nos lectrices et lecteurs

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éditoriaux

« comprendre, c’est savoir comment continuer. »

par

C’est un mot de Wittgenstein. Ce pourrait être une devise (un peu chic, mais plutôt exigeante) pour ce que nous tentons, depuis un an déjà, de produire au travers de Vacarme. Essayons de préciser, mot à mot, ce que l’on peut y lire, pour dire nos convictions de départ. Pour dire, aussi, où nous en sommes et ce que nous comptons faire maintenant.
Continuer. Se dire « à gauche », aujourd’hui, c’est savoir que ça ne peut pas continuer ainsi, dans cet espèce de déglinguage métastable de tout, où la (...) Lire 

l’équilibre ne fait pas une politique

par

« Équilibre » semble être devenu le maître-mot du discours gouvernemental. C’est Strauss-Kahn déclarant « équilibrés » les projets de réforme de France Télécom et d’Air France, c’est Élisabeth Guigou vantant l’« équilibre » de sa réforme de la justice, c’est Chevènement insistant sur le caractère « équilibré » de son projet de loi sur les sans-papiers. J’annonce solennellement que, quelle qu’elle doive être, la loi sur le cumul des mandats sera « équilibrée », et même équilibrissimée. J’aimerais dire pourquoi ce mot (...) Lire 

Entretien

Hervé Le Bras

brèves

Cher Monsieur Finkielkraut

par

Je me permets de vous adresser ce petit mot, espérant que vous accueillerez ma requête avec la sympathie et l’attention qu’elle mérite. L’objet de celle-ci est relativement précis : monsieur Finkielkraut, je vous demande solennellement de renoncer, à partir de ce jour, à toute intervention publique ainsi qu’à l’ensemble de vos fonctions et charges, celles-ci comprenant vos activités télévisuelles, vos articles dans la presse, les interviews que vous accordez, éventuellement l’usage des divers moyens de (...) Lire 

Finkielkraut à propos du procès Papon

par

« Ce qui sous-tend le procès Papon, c’est tout de même le judéo-centrisme. (...) L’histoire doit obligatoirement s’ordonner par rapport aux événements qui touchent la communauté juive (...) Il n’est pas question de nier l’horreur qui a frappé celle-ci en Europe durant la seconde guerre mondiale, mais il n’est pas honnête d’oublier que le conflit fit, en six ans, des dizaines de millions de morts, (...) ni surtout d’oublier que le communisme est responsable de 150 millions de morts. »
Jean-Marie Le Pen (in (...) Lire 

du printemps dans l’automne

par

Paris. Fin septembre. Une place. Au milieu, une fontaine. Autour, des marronniers. Soleil, insistant : chaleur d’été, lumière d’au-tomne. Entre l’Hôtel des impôts, le commissariat de police, la mairie, un marronnier, légèrement à l’écart des autres. Un marronnier — indubitablement, c’en est un — dans un état un peu... inhabituel. Surprise. Quand on arrive, par la rue qui débouche sur la place, il est là. Vers le ciel il déploie, au milieu des feuilles rousses et jaunes, qui commencent à tomber, virevoltant (...) Lire 

à propos du « Gone de Chaaba »

par

Il était sûr d’une chose en refermant le livre d’Azouz Begag, Le Gone du Chaaba, (Seuil) ; il passerait le restant de sa vie s’il le fallait à en réaliser l’adaptation cinématographique. Christophe Ruggia ne s’était pas trompé. Il a juste mis un peu moins de temps que prévu : deux ans. Son film, du même titre, sort le 14 janvier.
Et le gone, en patois lyonnais, c’est le gosse. Ce petit bout de garçon, né en France de parents algériens, qui nous raconte à la première personne sa vie dans un bidonville. Un (...) Lire 

Chantier

Politique fabulation

« L’Héritage » de Koltès, mise en scène Catherine Maurnas

par

« La fabulation créatrice n’a rien à voir avec un souvenir même amplifié, ni un fantasme. En fait, l’artiste, y compris le romancier, déborde les états perceptifs et les passages affectifs du vécu. C’est un voyant, un devenant. Comment raconterait-il ce qui lui est arrivé, ou ce qu’il imagine, puisqu’il est une ombre ? Il a vu dans la vie quelque chose de trop grand, de trop intolérable aussi, et les étreintes de la vie avec ce qui la menace, de telle manière que le coin de nature qu’il perçoit, ou les (...) Lire 

à propos de Don Quichotte

par

Don Quichotte est sans doute une des figures littéraires qui a suscité le plus de commentaires, d’adaptations, d’iconographies, d’utilisations. À Don Quichotte, on a donné les identités idéologiques les plus contrastées : l’impuissant, l’intégriste dangereux, l’idéaliste généreux. Fabuleuse série des interprétations où l’on voit des générations successives s’éreinter à décomplexifier une figure trop ambiguë pour se laisser utiliser. Car si Don Quichotte est exemplaire, et il l’est, l’admirable vieillard, ce n’est (...) Lire 

100 000 papiers : notes pour une mise en scène

par

Être salariée à l’association AIDES. Travailler avec les collectifs de sans-papiers. Écrire, le soir, sur ce que l’on a fait le jour. Se demander quelle tête ça aurait, au théâtre.
2ème soir
Les dossiers déposés dans les préfectures : 100 000
100 000 feuilles ou dossiers qu’on installerait sur scène, ou en plein air : quel genre de sculpture de papier cela donnerait-il ? quel envol de feuilles, comme d’autres font des lâchers de ballons ?
La lecture de certains des courriers, obstinés, précis, polis, (...) Lire 

Totems et Mabouls

par

1. Chapeau
Le chapeau de Deleuze est posé dans un coin. On ne voit que lui : sombre, velouté, l’air neuf, posé en un angle élégant sur une sorte de petit présentoir (un porte-chapeau, je suppose). On s’agace. À quoi cela sert-il d’avoir posé là, le long du grand miroir, ce signe, pour des entretiens filmés (diffusés sur Arte, et édités depuis en cassettes vidéo) dont l’enjeu semble ailleurs : restituer la voix, le charme, la pensée vive d’un auteur que l’on a aimé ? Est-ce qu’on a besoin de savoir, par là, (...) Lire 

potlatch

par

D’un texte âpre de Guy Debord, comment faire du théâtre ? Et comment aujourd’hui donner écho à ces paroles si dures, à ces constats si évidents, à ces exigences ? C’est la question posée par ce spectacle aux éclats noirs, monté l’automne dernier au théâtre Paris-Vincennes, par Adrien Royo et Richard Pechevski.
Le tract de présentation : une feuille, recto-verso. Entre deux paragraphes, une phrase, détachée : « Êtes-vous satisfaits de la vie que vous menez ? »
Partir de cette phrase. Remarquer avec quelle (...) Lire 

« une lettre »

par

6 novembre.
Chère Frédérique, quand tu m’as demandé d’écrire sur les rapports entre théâtre et légende (ce dernier terme entendu en un sens très large : mythe ou récit pouvant encore ouvrir, au-delà de sa mort qu’a prononcée notre époque, à une sorte de rêve lucide, de mise au point enthousiaste, critique et active), il se trouve que j’étais en train de travailler à une traduction-adaptation de deux tragédies grecques, et je me suis donc mis à rêver. Après toutes ces années les Grecs me paraissent toujours (...) Lire 

démocratie

sur l’asile (1)

par

« Par conséquent, la détermination du statut de réfugié n’a pas pour effet de conférer la qualité de réfugié ; elle constate l’existence de cette qualité. Une personne ne devient pas réfugiée parce qu’elle est reconnue comme telle, mais elle est reconnue comme telle parce qu’elle est réfugiée. » (Guide des procédures et critères à appliquer pour déterminer le statut de réfugié, Première Partie, 1992)
La notion d’asile politique porte par-devers elle une duplicité fort embarrassante pour les États qui prétendent (...) Lire 

les ambassadeurs dans le métro

par

Des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous. » Finie la grande époque du poinçonneur des Lilas, vive les machines. Celles-ci, en dépit de leur infernale complexification, ne savent toujours pas empêcher les gambades de l’ennemi numéro 1 du réseau : le resquilleur. La RATP estime perdre 650 millions de francs par an, dans ces exercices de haute volée par-delà les « portes anti-fraude » et autres barrières de contrôle. Au-delà de l’aspect strictement financier, l’image de la Régie en pâtit. (...) Lire 

les emplois Aubry pour quoi faire ?

par

Disons-le d’emblée, les emplois Aubry nous dérangent un peu. On est légèrement mal à l’aise devant ce mélange de bonne volonté et d’économisme innovant. La critique n’est pas facile lorsqu’on admet que l’intervention publique est nécessaire pour répondre aux carences du marché en ma-tière d’emploi. La démarche du gouvernement répond à une véritable nécessité, celle de ne pas se satisfaire des emplois précaires proposés par les adeptes de la déréglementation. Les emplois promis par les libéraux sont généralement (...) Lire 

lieux de mémoire

par

Je l’ai lue des centaines de fois, et cette inscription m’intrigue encore. Mélange de perplexité et d’admiration pour le sens de la formule. Il arrive parfois que l’on se demande qui était la personne qui a donné son nom à la rue dans laquelle on vit ou à la station de métro que l’on fréquente quotidiennement. La recherche qui s’ensuit conduit le plus souvent à un résultat à peine satisfaisant, et surtout sans grand intérêt. Pourtant, je n’ai pas eu à ouvrir un dictionnaire, ni à acheter le guide du métro (...) Lire 

Allegro barbaro

par

On désespérait de pouvoir remplir la carte de nos irritations successives. Heureusement Allègre vint. Tour à tour, il s’agissait de « dégraisser le mammouth », de traquer l’absentéisme et les caprices d’enfants gâtés dont seraient coupables, à eux seuls, de toute la fonction publique, les enseignants, avant de tenter, dans une ultime tentative de rétablissement, le pari paranoïaque du « zéro défaut » : tout le monde a en mémoire les détonnantes déclarations d’un ministre qui puise manifestement le catalogue (...) Lire 

feuilleton du minoritaire

lignes de partage

par

Minorité(s), majorité : un partage inégal. Pour en venir à bout, et poursuivre une réflexion sur la question minoritaire soucieuse que ses combats ne s’achèvent pas dans des impasses, il pourrait être salutaire de revenir sur certaines évidences à partir desquelles ce partage prend effet. Notre représentation de la « majorité » est l’une de ces évidences. Entreprendre de la critiquer conduira à ré-évaluer la question de la (des) division(s) au sein de l’espace politique, et à s’interroger sur ses enjeux.
« (...) Lire 

résister, inventer, produire

enfermé

par

Enfermé tout déplacement : pieds joints, volte-face, sanglots.
À chaque tour complet, se heurter la tête contre les murs, (« Ravage, crie, 1, 2, 3
-- retour ») ;
de tout côté exploré, par un saut, sur deux pieds, bien serrés : un mur. Finalement abandonner cette manœuvre, et ne plus avancer qu’à déplacements comptés, félins, allongés, resserrés (« je me contorsionne, je me coule ») — se savoir enfermé sans pour autant que tout mouvement soit exclu, juste resserré, pas massif, pas tout le corps, enfermé dans une (...) Lire 

un menu de fête pour un Noël pas très joyeux

par

Ce n’est décidément pas la joie dans les familles, en tout cas pas dans la vôtre ni dans celle de votre meilleur ami.
Après les tristounettes déconvenues de l’été (VACARME n° 4/5), vous pensiez repartir gaiement d’un bon pied : par exemple vous remettre sérieusement à votre thèse, écrire plein de beaux articles pour VACARME, enfin et surtout faire beaucoup de bonne cuisine à l’occasion d’une nou-velle, belle, folle et romantique histoire d’amour que, pensiez-vous toujours, vous ne manqueriez pas de vivre au (...) Lire 

l’intempérant

par

Parce qu’il se présentait avec ces doigts rongés, ces lunules cerclées de rouge, nous surveillions sa figure. Elle se couvrirait de sueur après que dix minutes se soient écoulées en notre compagnie. Un ballet silencieux s’organisait alors autour de lui ; nos bonds, l’élan grâce auquel nous étions autant de flèches lancées contre le ciel, contenaient une leçon qu’il appartenait à notre ami de déchiffrer. Au lieu de cela, il se laissait aller à mordre de plus belle le bout de ses doigts. Nos rangs comptent des (...) Lire 

un bon bain

par

Ces jours qui sont à nous si nous les déplions Pour entendre leur chuchotante rêverie, Ah c’est à peine si nous les reconnaissons Quelqu’un nous a changé toute la broderie. – Supervielle
Un jour vient où, sans que l’on voie en aucune manière ce qu’on pourrait faire d’autre, il ne suffit plus d’aller mieux que la veille, de se maintenir, petite forme mais. Un jour vient où les dépendances et tous ces arrangements négociés pied à pied avec soi-même, ces morceaux de journée occupés à s’occuper, ont rongé (...) Lire 

un chant pour seul territoire

par

Les blizzards soufflent sans trêve ; ils balaient l’Antarctique. Ils peuvent atteindre 250 km heure et charrier des blocs de glace. Les bises katabatiques déferlent de la calotte glaciaire. La température oscille entre -30° et -50°. Il fait nuit. La silhouette des manchots empereurs, debout, serrés les uns contre les autres par milliers, presque immobiles, dessine une masse sombre sur la banquise. Ils tournent le dos au vent, ploient leurs têtes, le bec calé sur le jabot...
S‘ils bougent à peine, (...) Lire 

« de beaux lendemains », Atom Egoyan

par

Adaptation cinématographique du roman de Russel Banks De beaux lendemains, Harper Collins, New York, 1991, Actes Sud 1994 pour la traduction française.
La silhouette imposante des montagnes couvertes de neige envahit tout l’écran. La lumière froide et bleutée imprime un reflet laiteux sur les visages rougis. Le grain de l’image possède à la fois cette précision et cette fausseté que les films d’Atom Egoyan partagent avec ceux de Lynch : quelle qu’en soit la taille, nous sommes devant un petit écran. (...) Lire 

notule

par

La consécration critique a en général un train de retard ; pour la consécration des prix, c’est deux. Après la rumeur autour de Kids Return, Hana-Bi a reçu le Lion d’or, c’est dans l’ordre des choses et ce n’est que justice, Kitano étant l’un des cinéastes les plus curieux du moment. Tout de même, une loi se vérifie, qui veut qu’on ne prenne pas, pour les encenser, les artistes dans l’orbite de leur plus grande force, mais justement par le côté où ils se laissent un peu aller, comme s’il fallait les (...) Lire 

mais qu’est-ce qu’ils apprennent ?

par

La question se pose dans cette classe de collège zonarde (au delà de toute banlieue, en bordure de Mantes-la-peu-Jolie, dans ce collège craquelé au milieu d’un carrefour, dont les vitres seront achevées en fin d’année par les élèves à coups de pierre, et où la prorogation de la facture de chauffage impose, après un hiver de doigts gourds, la surchauffe de deux mois printaniers toutes fenêtres ouvertes sur la violence étincelante de la circulation), ou plus exactement, il se trouve quelqu’un pour la poser (...) Lire 

accident

par

D’abord c’est un simple carré de couleur vive. La lumière n’entre pas, elle s’approche d’une autre couleur. Ce sont d’autres lignes, d’autres formes, un triangle bleu, un chapeau. On entend, au-dessus des voix, des conversations en langue étrangère. Qu’on comprend tout de suite, sans les traduire, ou qu’on laisse échapper. Le rythme de ces voix ressemble au mouvement de la lumière qui emporte de plus en plus de couleurs. Mailles, nattes, cerceaux. Eux n’y prennent pas garde. Sur un bord rouge, le pied de (...) Lire 

pornographie

snapshot

par

Dans La Pornographie, Frédéric ordonne tout comme l’autre (féminin) le fit avec moi lorsqu’elle déclara suzannesque ce livre auquel je ne pouvais, selon elle, me soustraire. S’y confronter donc, quinze ans après, en plus du reste : les âmes en peine, Naples magnétique, les divers revenants, la valse des numéros.
Deux hommes, Witold qui raconte, sans évaluer vraiment, participe sournoisement, et goûte plusieurs fois à la volupté de la mise en scène. Frédéric, voyeur en acte devenu fou puis meurtrier. (...) Lire 

une volonté de savoir ?

par

Quel est le statut de l’image pornographique d’aujourd’hui ? En France, elle est autorisée par la loi (depuis la création, il y a une vingtaine d’années, de la catégorie X), c’est-à-dire aussi contrôlée (diffusion interdite aux mineurs, espaces de vente réservés etc.). Mutations d’un genre dont la production et la consommation avaient été jusqu’alors définies par la clandestinité, structurées par l’interdit qu’il prétendait transgresser.
Gageons qu’il y a une forme d’innocence dans la pornographie. D’où la (...) Lire 

Vacarme 06

Vacarme 06 / hiver 1998

Rédaction en chef Philippe Mangeot

Parution le 5 janvier 1998 Édition Vacarme

Pages 88 ISBN 9782915547788

Diffusion en librairies Difpop

Diffusion numérique Cairn

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